Mariem Labidi (Azal) : « Je veux être une passerelle »

 Mariem Labidi (Azal) : « Je veux être une passerelle »

crédit photo : Luc Jennepin

Azal, projet porté par la chanteuse tunisienne Mariem Labidi, était présent au premier Arabesques Music Forum à Montpellier. Entre musique acoustique, poésie, sagesses soufies, influences méditerranéennes et expérience de l’immigration en Argentine, l’artiste revendique avant tout la transmission.

En bref

  • Mariem Labidi est une chanteuse tunisienne et artiste multidisciplinaire qui travaille également dans le cinéma, l’écriture et l’art vidéo.
  • Azal mêle compositions originales, morceaux réinventés, dialogue entre les langues et récitations de Rûmî.
  • Le projet puise dans le soufisme, avec l’amour comme fil conducteur.
  • Après seize années vécues en Argentine et des voyages dans plus de trente pays, Mariem Labidi revendique des influences multiples.
  • L’artiste se définit comme africaine, nord-africaine, arabe et méditerranéenne.

Comment est né Azal et que signifie ce nom ?

Mariem Labidi : Azal est né d’une rencontre, ou plutôt de retrouvailles avec le directeur artistique du projet, que j’avais connu plusieurs années avant la révolution en Tunisie. Nous avons eu l’idée de monter un projet réunissant plusieurs morceaux de ma composition et d’autres morceaux réinventés. C’est un voyage et un dialogue entre les langues, avec également des récitations de Rûmî. Azal fait référence à ce côté spirituel du projet.

Il y a donc une dimension soufie dans Azal ?

Mariem Labidi : Il y a une dimension un peu soufie, mais elle se trouve surtout dans la sagesse du soufisme. Ce n’est pas religieux. C’est davantage la sagesse du savoir soufi, du savoir-être. Le projet touche à tout ce que l’humanité a pu accumuler comme savoir. Tout cela se rejoint surtout autour de l’amour sous toutes ses formes : l’amour de la patrie, l’amour de la liberté, l’amour de l’amour, le désamour ou encore le manque d’amour.

Azal
crédit photo : Luc Jennepin

Comment faites-vous dialoguer des univers musicaux très différents ?

Mariem Labidi : Ce projet, en particulier, est très acoustique. Nous avons notamment le naï, qui apporte une touche orientale et tunisienne, ainsi que le violoncelle. Je crois surtout que j’ai la liberté de faire ce que je veux parce que je ne cherche pas à ce que cela marche commercialement. Je n’ai pas cette préoccupation et fais vraiment ce dont j’ai envie.

Dans cette formation, nous avons un dialogue et nous construisons les arrangements ensemble. Ce que je fais, je le fais de tout mon cœur. Cela peut atteindre et toucher ceux qui y sont sensibles. Mais je ne cherche pas à devenir une star. Si le succès arrive, pourquoi pas ? Simplement, je ne le recherche pas et je ne veux pas appliquer de recettes.

La transmission est-elle plus importante que le succès ?

Mariem Labidi : C’est surtout la transmission. Je crois que mon parcours de vie m’a permis d’avoir des influences complètement différentes et de vivre des histoires très différentes. J’ai vécu dans plusieurs endroits. Mon expérience en Argentine et mes voyages en Amérique latine m’ont énormément apporté. J’ai visité plus de trente pays. J’ai vécu avec des peuples très particuliers. Cela m’a donné un autre regard, une sensibilité à la musique et une ouverture sur les musiques d’ailleurs. Ce n’est donc pas du tout un collage. C’est vraiment une sédimentation.

Quelle place conserve la Tunisie dans votre musique ?

Mariem Labidi : Je n’ai pas le souci que ma musique soit tunisienne. Elle est authentique. C’est moi. La Tunisie est là, notamment avec le naï. Mais je ne cherche pas à fabriquer quelque chose de tunisien. Cela fait naturellement partie de ce que je suis.

Vous avez vécu seize ans en Argentine. Comment cette immigration a-t-elle transformé votre rapport à l’identité ?

Mariem Labidi : C’est l’histoire d’une immigration, mais pas vers le Nord : vers le Sud. Et cela change absolument tout. En Argentine, j’ai été reçue par des gens qui m’ont accueillie à bras ouverts. Le pays possède lui-même une histoire très forte de l’immigration. Mes amis qui sont partis vers l’Europe ont pu être reçus différemment. Et quand on est perçu différemment, les questions que l’on se pose sur soi ne sont pas les mêmes.

Un immigré en Europe peut se retrouver dans une situation où il doit justifier son identité. Moi, j’avais simplement à la présenter.  Quand on rencontre des personnes qui ne savent rien de qui nous sommes, nous devons expliquer, présenter et donner des détails. À l’inverse, face à des personnes qui pensent déjà savoir qui nous sommes, nous pouvons tomber dans la justification. Et parfois dans une défense de l’identité qui peut devenir gênante pour l’immigré. J’ai donc eu une histoire d’immigration très heureuse, même si les difficultés ont été très grandes.

Cette expérience en Argentine vous a-t-elle donné un autre regard sur les relations entre le Sud et l’Europe ?

Mariem Labidi : Oui, complètement. Quand je suis arrivée en Argentine, on me demandait : « Pourquoi es-tu venue en Argentine ? » Peut-être qu’en arrivant en Europe, on ne nous pose pas cette question. Nous savons généralement pourquoi nous sommes venus en Europe : nous cherchons une vie meilleure ou la possibilité de faire des études. Nos pays ont été appauvris pendant la colonisation et la post-colonisation. On se retrouve alors dans des situations où l’on cherche une vie meilleure.

En Argentine, j’étais dans un pays où l’altérité pouvait être considérée comme une richesse. Cela a été très enrichissant pour moi, mais aussi dans les échanges avec les autres. Je me suis sentie appartenir à cet endroit parce que j’y ai apporté quelque chose et que j’y ai également beaucoup appris.

Vous dites vouloir être une « passerelle ». Qu’est-ce que cela signifie dans votre création ?

Mariem Labidi : Généralement, c’est le poème qui est au centre de mon processus de création. J’ai une autre hantise artistique. Je veux être une passerelle. Je ne sers qu’à ça. C’est pour cela qu’il peut y avoir Berimbau en tunisien, ou Bidonville en tunisien. On connaît cette dernière chanson en France notamment par Nougaro. Quand on l’entend en tunisien, on peut se demander de quoi elle parle. Mais elle parle aussi de misère et on sait très bien ce qui s’est passé en Tunisie ces dernières années.

Je ne peux pas éviter de raconter aussi la Tunisie. Je m’inspire d’autres choses et je cherche le moyen de communiquer. Pour moi, ce qui compte, c’est de pouvoir faire passer l’information. Je sais que les gens sont intelligents. Ils peuvent comprendre.

Mariem Labidi avec Azal au premier Arabesques Music Forum à Montpellier
crédit photo : Yassir Guelzim

Vous sentez-vous méditerranéenne ?

Mariem Labidi : Complètement. Je pense que c’est une composante principale de mon identité. Je me présente comme africaine, nord-africaine, arabe et méditerranéenne. Cela a un sens. Je l’ai notamment compris en expliquant qui j’étais aux Argentins. Beaucoup sont d’origine espagnole ou italienne.

C’est là que l’on se rend compte de la force de l’immigration. Ils sont méditerranéens sans forcément le savoir. Ils ont de la bonne huile d’olive et ce tempérament et cette chaleur que nous avons aussi. Il existe également cette complexité accueillante.

Entre poésie et réalités du monde, quelle responsabilité porte aujourd’hui un artiste ?

Mariem Labidi : C’est une vraie préoccupation. Je pense que, dans le monde dans lequel nous vivons, nous portons une responsabilité en tant qu’artistes. Quand on a la possibilité de parler, on est obligé de ne pas détourner le regard du fait qu’aujourd’hui, des peuples luttent fermement pour leur libération. Il y a 20 000 enfants qui ont été tués à Gaza, 10 000 prisonniers politiques dans les prisons israéliennes et un Sud-Liban rasé. On peut chanter, on peut danser, on peut être heureux. Mais nous pouvons aussi faire parvenir cette voix. Et lorsque, dans vingt ans, on nous demandera : « Vous étiez où ? », nous pourrons répondre que nous étions là et que nous avons fait quelque chose.

Foire aux questions sur Azal

Qui est Mariem Labidi ?

Mariem Labidi est une chanteuse tunisienne, membre du groupe Azal et artiste multidisciplinaire. Outre la musique, elle travaille dans le cinéma, l’écriture et l’art vidéo.

Qu’est-ce que le projet Azal ?

Azal est un projet musical mêlant compositions de Mariem Labidi, morceaux réinventés, dialogue entre différentes langues et récitations de Rûmî. Le projet s’inspire également des sagesses anciennes et place les différentes formes de l’amour au cœur de sa démarche.

Pourquoi l’Argentine est-elle importante dans le parcours de Mariem Labidi ?

L’artiste a vécu seize ans en Argentine. Cette expérience d’immigration vers un pays du Sud a profondément marqué son rapport à l’altérité, à l’identité et aux échanges entre les cultures.

Comment Mariem Labidi définit-elle son identité ?

Elle se présente comme africaine, nord-africaine, arabe et méditerranéenne. Son expérience internationale l’a amenée à réfléchir à ces différentes appartenances et à la manière dont elles peuvent dialoguer.

Yassir Guelzim

Yassir GUELZIM

Journaliste, auteur et réalisateur, Yassir Guelzim évolue depuis plus de vingt-cinq ans entre presse écrite, radio, télévision et documentaire. La constante de son parcours : décrypter les dynamiques politiques, les sociétés en mouvement et les fractures du monde contemporain.Collaborateur du courrier de l'atlas depuis 2017, il a également travaillé en tant que journaliste à LCI pendant près de quinze ans mais aussi France 3, RMC Moyen-Orient–RFI, France Inter et France Culture, couvrant notamment les élections marocaines de 2002 et de nombreux enjeux liés au monde arabe et à l’espace méditerranéen.Son travail s’est progressivement étendu à l’écriture et à la réalisation documentaire. Co-auteur et co-réalisateur de L’Archipel des Français Libres (France 5, 2021), il explore les mémoires maritimes et les trajectoires méconnues de l’histoire française. L’ouvrage tiré du film reçoit une mention du jury du Prix Étienne Taillemite en 2023. En 2024, il signe également La Prohibition Américaine, une aubaine française, diffusé sur France 5 dont un ouvrage aux éditions Mon Autre France sortira en octobre 2026.Fondateur de la société Mediterranean Press TV News Production, qu’il dirige pendant dix ans, il produit des reportages et documentaires diffusés sur Arte, France 24, Al Jazeera ou Sky News Arabic.Diplômé du département de Sciences Politiques de Paris La Sorbonne et de l'Université de sciences économiques de Montpellier I, Yassir Guelzim conjugue regard analytique, rapport économique et exigence narrative. Spécialisé sur l'économie, il peut aussi traiter de questions politiques, géopolitiques ou sociétales. Ses articles et interviews interrogent les rapports de pouvoir, les identités politiques et les mutations géopolitiques, avec une attention particulière portée sur le Maroc, l'Afrique, le Proche-Orient et les sociétés méditerranéennes.