Mounia Magueri & Chaouki El Ofir, binôme d’imaginaires marocains

 Mounia Magueri & Chaouki El Ofir, binôme d’imaginaires marocains

Archives personnelles de Mounia Magueri et Chaouki El Ofir

Couple d’artistes Marocains du Monde, ils personnifient cette double culture, un pied ici, un autre là-bas. Comédienne et militante associative pour les migrants, Mounia, rendue fameuse par son personnage Chakib Ousfour, prend sa plume pour une série pour MBC 5. Enseignant au Conservatoire Libre du Cinéma Français à Paris depuis 10 ans, Chaouki El Ofir a réalisé la série « Bghit Hyatek » (Donne moi ta vie, ndlr) sur 2M, véritable phénomène culturel qui a ravi des millions de spectateurs sur Youtube. Réunis, ils posent leurs regards croisés sur la création audiovisuelle du Maroc.

Vous avez, à 5 ans d’écart, suivi un parcours théâtral à l’Institut Supérieur d’Art Dramatique à Rabat. Comment nait cette vocation à un moment où le métier d’acteur est mal vu au Maroc ?

Mounia Magueri : L’ISADAC résonne pour moi comme l’école de la liberté. J’avais 19 ans et on découvrait un endroit d’expression de son coté créatif. On expérimentait au sein de la cité universitaire. Cela passait par de l’improvisation dans la cour où l’on montrait nos créations sur le campus. On était vu comme des ovnis (rires) !

Chaouki El Ofir : J’en ai entendu parler au lycée. Cet organe de formation de l’acteur est assez récent au Maroc. Il a apporté de l’espoir pour une nouvelle génération. Nous n’étions plus des saltimbanques mais des gens avec un bac+4.

Après vos études, vous optez de partir aux Pays-Bas pour Chaouki et en France pour Mounia. Pourquoi avoir fait ce choix ?

Mounia Magueri : Il n’y avait pas de master en études théâtrales au Maroc. La base de nos textes était aussi européenne. J’avais aussi la curiosité d’aller voir les choses dans leurs sources. Ca m’a permis d’expérimenter d’autres pratiques comme le théâtre de rue avec Generik Vapeur.

Chaouki El Ofir : Je suis né aux Pays-Bas. Je voulais cette reconnaissance de mon pays natal et de mon pays d’origine. Au niveau marocain, les ouvertures étaient restreintes aussi au début 2000. Le Maroc produisait alors 2 à 3 longs métrages et séries audiovisuelles par an. L’économie théâtrale n’était pas encore installée.

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Du théâtre, vous passez aussi au cinéma et même Internet pour Mounia. Fallait il un espace de résonance plus grand ?

 Mounia Magueri : Le théâtre de rue m’a fait comprendre la démocratisation de la culture. J’ai alors décidé de ne pas me cantonner à un seul canal de diffusion. J’ai expérimenté le cinéma au sein de la Film Industry. Mon personnage de Chakib Ousfour m’a permis de mener le chemin entre l’art et les nouveaux moyens de communication. Internet m’a rapproché du Maroc et permis de garder un lien fort avec le public.

Chaouki El Ofir : Je rêve de cinéma depuis mes 6 ans. Mon père étant très cinéphile, nous avons pu voir ensemble le making of du film « Le Lion du Désert » de Moustapha Akkad. C’était comme un coup de foudre immédiat. J’étais fasciné par ce monsieur qui était partout, se mêlait de tout et savais tout. C’était aussi un moyen de communication avec mon père. On se retrouvait autour des œuvres artistiques. J’ai pris cette expérience théâtrale comme une classe prépa. Pour être un bon réalisateur, il faut bien diriger les acteurs, etre un dramaturge et un esthéticien de l’espace. Ca me permettait d’avoir les outils et m’a mené au Conservatoire Libre du Cinéma Français (CLCF) à Paris.

Comment percevez l’image du « Marocain du Monde » au Maroc ou en Europe ?

Mounia Magueri : Nous sommes face à une image stéréotypée. En France, mes compatriotes me demandent que l’on parle d’eux. Ils ont l’impression d’osciller entre la vision particulière de leur pays d’origine et celle du MRE avec la voiture pleine de cadeaux. Il faut s’intéresser à eux et à leur quotidien.

Chaouki El Ofir : Notre image à l’étranger est exécrable. J’ai vu les changements avec le 11 septembre. Auparavant, on reconnaissait une part de finesse, de drôlerie, raffinement dans le costume et le décor aux personnages arabes. Esthétiquement dorénavant, on est dans le mépris et le manque de considération de l’émotion de l’autre. Or, les Marocains du Monde sont très hétéroclites que ce soit leur niveau d’instruction, social ou de région de provenance.

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Dorénavant, les plateformes de streaming proposent des séries bulgares, polonaises ou brésiliennes qui marchent bien dans le monde. Les histoires marocaines peuvent elles aussi devenir universelles ?

Mounia Magueri : Notre cinéma peut s’exporter. Pour avoir une bonne série marocaine, l’important est l’authenticité des personnages dans notre société. Des fois, on a l’impression d’avoir honte d’en parler ou de les représenter. Les sujets ne manquent pas comme la série que j’écris sur un père célibataire marocain avec son enfant. La culture d’un pays garantit l’univers artistique. Nous avons besoin de le capter avec notre propre langage. Notre attention doit aller aux histoires marocaines et non à celles qui plaisent à l’étranger. Il faut se défaire du « faire comme ». Plus on fait comme on est, mieux on s’approchera de l’universel.

Chaouki El Oufir : Notre défi est de construire en fond et en forme nos séries marocaines. Il faut que l’on creuse dans qui nous sommes. Le public doit aussi être plus patient. C’est de l’expérimentation. L’avantage, c’est que les choses se font plus rapidement au Maroc. On a moins de bureaucratie et sur les plateaux, on a affaire à des jeunes, contrairement à un plateau français. C’est un collectif qui a permis de faire aboutir la série « Bghit Hyatek » (« Donne-moi ta vie », ndlr). Il a fallu un diffuseur ambitieux (2M), un producteur investi(Nabil Ayouch) mais aussi une équipe incroyable d’auteurs (Jawad Lahlou, Samia Akariou, Nora Skalli) et d’une direction de production (Amine Benjelloun) à l’écoute. Il s’agit d’une radioscopie de gens immoraux, une sorte de « dérèglement comportemental » qu’on a tous remarqué au Maroc. Nous voulions capter, sans la juger, cette perception subliminale de gens qui se voient quelque part alors qu’ils ne peuvent pas y être. Cela pourrait se passer partout dans le monde. C’est pourquoi nous devons véhiculer des séries avec une particularité marocaine surtout pour l’export car être absent, aujourd’hui, de plateformes comme Netflix ou Amazon, équivaut à être absent des Nations Unies du spectacle !

La série « Bghit Hyatek » est diffusée tous les jeudis soir sur 2M à 22h30 heure marocaine (21h30 heure française) avec Samia Akariou, Abdellah Didane, Nora Skalli, Meryem Zaïmi, Aziz Hattab, Karima Gouit, Salwa Zarhane, etc…

Mounia Magueri en 6 dates :

  • 1983, Naissance à Casablanca (Maroc)
  • 2006, Diplôme à l’Institut Supérieur d’Art Dramatique (Isadac Rabat)
  • 2006-2011 : Membre de la troupe Générik Vapeur en France
  • 2009 : Début de Chakib Ousfour sur le web
  • 2010 : Création de l’association Asia venant en aide aux migrants en France
  • 2015 : Dialoguiste/scénariste pour des séries audiovisuelles au Maroc

Chaouki Elofir en 6 dates : 

  • 1978, Naissance à Utrecht (Pays-Bas)
  • 2000, Diplôme à l’Institut Supérieur d’Art Dramatique (Isadac Rabat)
  • 2000-2006, Metteur en scène de théâtre à Rotterdam (Zuidplein Theater)
  • 2009, Diplômé du Conservatoire Libre du Cinéma Français (Paris)
  • 2009, 1er téléfilm au Maroc produit par Ali n’Productions
  • 2016, Réalisation de plusieurs séries à succès (Sir El Marjane, Bab El Bhar)

Yassir GUELZIM

Journaliste Print et web au Courrier de l'Atlas depuis 2017. Ancien de RFI, LCI, France Inter. Producteur et réalisateur (Arte Reportage, France24, France tv).