Billet- Jours décisifs en Tunisie

Communiqués ou contre-communiqués, vraies ou fausses indiscrétions, fuites plus ou moins organisées, intox, rebondissements, tout cela est naturel : les tractations au sujet de la formation de prochain gouvernement tunisien se déroulent comme dans toute démocratie et les Tunisiens peuvent enfin se passionner pour une vraie vie politique.

Mais certains ingrédients que l’on nous sert avec cette mise en bouche suscitent une vraie inquiétude :

Le niveau très limité et l’inexpérience, de l’élite politique appelée à jouer les premiers rôles. A commencer par celui qui se voit déjà Chef d’Etat, Moncef Marzouki. Ce n’est pas une question de diplômes mais d’attitude et de vision.

Le Chef de l’Etat est l’incarnation de la nation et de l’identité collective. 29 sièges sur 217, cela n’est pas suffisant pour fédérer. Marzouki est charismatique vis-à-vis de ses propres troupes. Mais il suscite de fortes réserves chez les autres, pour ne pas dire un rejet, comme l’ont montré les différentes péripéties qu’il a vécues lorsqu’il lui prenait l’idée, après la révolution, de prendre des bains de foule à Sidi Bouzid ou à la Kasbah.

A en juger par ses dernières sorties médiatiques, cet homme n’a pas besoin d’ennemis ; il se décrédibilise tout seul, à se contredire, à démentir puis à se faire démentir.

Beaucoup d’entre eux ne seront pas fiers de voir un Marzouki succéder à un Bourguiba. On peut critiquer aujourd’hui, avec le recul, l’action de Bourguiba, mais à l’échelle de son époque, il fut un géant. Dans la Tunisie d’Ibn Khaldoun, de Khereddine Pacha, d’Ibn Abi Dhayaf, de Tahar Haddad, de Chebbi et de Bourguiba, Marzouki est un intrus ; il n’est pas à la hauteur d’une étape historique comme celle-ci.

D’autres personnalités qui se sont mises en avant après les élections et à qui l’on prête des intentions ministérielles, se sont avérées décevantes. Le pays a besoin de compétences, il ne suffit pas d’avoir un passé militant. Ni d’afficher de bonnes intentions. Ni d’être crédible, ou moral, ou de convoquer l’identité tunisienne à tout bout de champ, comme le joker d’un joueur à bout de bonnes cartes.

L’intégrité, le militantisme, ne suffisent plus.

La Tunisie a besoin de visionnaires, d’hommes d’Etat, de gestionnaires qui ont de l’imagination. Qui élèvent le débat.

Les bons sentiments ne suffisent plus.

Il s’agit de la destinée d’un pays, d’une responsabilité historique.

L’ambiguité du langage : chez les politiques, l’exercice le plus prisé consiste désormais à tenir un discours pour chaque public. Puis à éluder toute demande d’explication. En dégainant le désormais rituel “Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire”.

La Tunisie mérite des élus qui sont capables de choisir leurs mots avec précision, plutôt que de dire une chose pour une autre, ou d’invoquer le sens figuré pour se disculper. On l’a vu avec les déclarations de plusieurs dirigeants d’Ennahdha et du CPR.

Les menaces sur les libertés individuelles : elles sont réelles. Ici même, dans ces colonnes, nous avions accordé le préjugé favorable à Ennahdha dès la mi-septembre, quand ils avaient publié un programme comportant de réelles avancées, avec les notions de liberté, d’égalité, d’Etat civil (dawla madania), de liberté de conscience. Puis, nous avions appelé à la vigilance.

Aujourd’hui, nous exprimons notre inquiétude devant la multiplication des prises de position qui mettent en avant une certaine interprétation de la religion, une interprétation qui date de plus de dix siècles, qui est restée figée dans le temps et qui a été sacralisée alors que le contexte a complètement changé.

Les Tunisiens n’ont pas fait la révolution pour substituer une dictature à une autre, celle des clercs à celle de Ben Ali.

Naceureddine Elafrite

 

Naceureddine Elafrite