France. Interview de Lilian Thuram : « On est tous les mêmes, il n’y a pas d’étranger »

 France. Interview de Lilian Thuram : «  On est tous les mêmes, il n’y a pas d’étranger »

Lilian Thuram est commissaire général de l’exposition “L’invention du Sauvage” qui se tient au musée du quai Branly. © musée du quai Branly

« Direct sur Facebook », lâche tout excitée une lycéenne arborant une photo de Lilian Thuram sur son téléphone. Malgré les lumières tamisées du quai Branly, le champion du monde 98 ne passe pas inaperçu. Il vient présenter une exposition, « L’invention du sauvage », à l’affiche jusqu’au 6 juin 2012. Souriant et détendu, il nous parle de son combat contre le racisme et évoque son engagement citoyen.

 

CDLA : Vous êtes le Commissaire général de l’exposition « L’invention du sauvage ». Comment est né ce projet ?

Lilian Thuram : L’idée m’est venue après avoir lu un livre de Pascal Blanchard, ”Zoos humains”. Il y explique que le racisme s’est construit dans l’imaginaire. Aux 18ème et 19ème siècles, des personnes jugées différentes se retrouvaient mises en cage. Des affiches étaient placardées dans les rues pour que les passants viennent voir les zoos humains. La science affirmait qu’il y avait une supériorité en fonction de la couleur de peau.

En 1905, après un long débat sur le rôle de la religion dans la société, on décida de séparer Eglise et Etat. La science était devenue la seule référence. Cela a permis d’intégrer ce discours dans le subconscient populaire. L’exposition montre tout ce cheminement.

Il y a deux ans, avec Pascal Blanchard, nous avons contacté le président du musée du quai Branly. Stéphane Martin a tout de suite été séduit par le projet. Et nous voilà.

 

Vous avez créé votre propre fondation contre le racisme en 2008. Quels sont vos objectifs ?

Interroger la société sur les questions liées au racisme. Nous ne naissons pas racistes. Une partie de notre culture s’est construite sur ce fléau. Il y a peu, l’apartheid existait toujours en Afrique du Sud, et beaucoup de pays ont cautionné. Il suffit de lire Jules Ferry qui disait « qu’une race était supérieure ». Rappelez-vous Voltaire. Pendant des années, on a rabâché que les blancs étaient supérieurs ; pour certains, cela a fini par devenir « normal ».

Quand je me rends dans les écoles, des enfants me disent qu’il y a plusieurs races. D’autres m’interpellent et me disent : « Monsieur Thuram, c’est honteux que le racisme existe encore en 2011 ». Je leur réponds que cela n’est pas honteux mais compréhensible.

Des préjugés existent depuis toujours, « les noirs courent vite », « les jaunes sont forts en informatique ». À chaque fois que je termine ma séance avec eux, j’écris sur le tableau, « La couleur de peau ou le sexe ne détermine en rien les qualités ou les défauts d’un individu ».

Lors de la publication de mon livre, « Mes étoiles noires », un sondage montrait que 55 % de la population française croyait qu’il y avait plusieurs races, déterminées par la couleur de peau.

 

Pensez-vous que la lutte contre le racisme a été efficace en France ?

Il suffit de regarder l’Histoire. En 1960, beaucoup croyaient à la supériorité d’une race. Personne ne peut dire aujourd’hui que ça n’a pas évolué.

Mais il existe toujours, avec les préjugés, les discriminations, une forme de racisme latent. Il faut que la société mette à disposition des outils pédagogiques, comme l’exposition, pour que les gens puissent comprendre les séquelles de l’Histoire. Il faut en finir avec les clivages, enfermés dans nos couleurs de peau.

Parler d’une minorité, c’est déjà du racisme. On a l’impression qu’il y a la minorité visible et la majorité invisible. Souvent des jeunes issus de l’immigration me disent, « Je ne suis pas Français », car ils se sentent exclus. Là encore, c’est une question d’éducation. On doit comprendre très jeune qu’on ne peut pas s’enfermer dans une religion ou un genre. Il faut se libérer de ce conditionnement historique. Travailler ensemble pour une société plus juste.

 

Vous avez effectué un voyage de 4 jours sur les territoires palestiniens en avril dernier, où vous avez inauguré un stade. Parlez-nous de votre engagement et de l’atmosphère là-bas…

J’ai été invité par la fédération et c’est avec un grand plaisir que je suis allé en Palestine. Comme quand je me trouvais en Haïti ou ailleurs. J’essaye d’aller partout pour soutenir et aider comme je peux.

Là-bas, beaucoup de gens veulent régler les problèmes qui perdurent depuis trop longtemps. Mais la base du conflit est politique. Les politiciens ont monté chaque camp l’un contre l’autre.

J’ai visité une ville où Palestiniens et Israéliens cohabitaient dans la paix. Toute la haine ne vient que d’un conditionnement imposé par les acteurs politiques.

 

Depuis quelques mois, le gouvernement mène une « chasse à l’étranger », qu’est-ce que ça vous inspire ?

C’est récurent, on cherche toujours un bouc émissaire. Les gens devraient faire attention au vocabulaire qu’ils emploient. Qui est l’étranger ? Qui est Français ? Qui ne l’est pas ?

Le discours sur l’identité nationale tend à organiser une hiérarchie et stigmatiser la couche la plus pauvre de la population. Les politiciens ne se soucient pas d’eux, car ils ne votent pas. Ils s’adressent aux électeurs potentiels, ils se moquent des « autres ». Ces gens en difficultés devraient être les premiers à voter.

Au pouvoir, ils veulent diviser pour mieux régner. Chacun doit comprendre que nous sommes liés. On est sur le même bateau, il n’y a pas « d’étranger ». Les jeunes doivent se dire, « je suis Français et je vais changer les choses ».

Leurs parents se sont battus pour venir vivre ici. Ils ont voulu construire un avenir meilleur pour leurs enfants. Ils n’ont pas fait cela pour rien. Tous les jeunes doivent s’inscrire sur les listes électorales. Je serai même pour une inscription automatique dès 18 ans.

Propos recueillis par Jonathan Ardines

Jonathan Ardines