Affaire Lyhanna : pourquoi la famille reste l’angle mort de la protection de l’enfance

Fatem-Zahra Benomar, militante marocaine pour les droits des femmes. Photo : DR
Alors que l’affaire Lyhanna ranime le fantasme du confinement familial comme rempart, Fatima-Ezzahra Benomar, militante féministe et coprésidente du collectif Coudes à coude, rappelle une statistique qui dérange : la moitié des violences sexuelles sur enfants sont commises par des proches. Elle s’attaque aussi à la fausse solution agitée par la droite et l’extrême droite, la castration chimique, pour pointer la vraie racine du problème : les structures familiales et les modèles de masculinité qui protègent les agresseurs.
La mort de la petite Lyhanna entraîne depuis plusieurs jours de grands débats en France consacrés à la protection de l’enfance. Et ce d’autant plus que Jérôme Barella, suspect n° 1 mis en examen dans l’affaire de son enlèvement et de son meurtre, a bénéficié de plusieurs classements sans suite sur plusieurs années, à la suite de plaintes ou d’alertes pour viols ou comportements inadéquats avec des mineures.
L’affaire a pris une nouvelle dimension quand l’opinion publique a découvert qu’il y avait d’autres dossiers liés à des viols, des agressions pédocriminelles et incestueuses, dans lesquels sont mis en cause le frère et le père de Jérôme Barella. En effet, son père, prénommé Joël, est accusé de viol et d’agression par les deux petites filles de sa compagne. L’une d’elles affirme les avoir subis entre ses 10 et ses 13 ans et avait même porté plainte avec sa mère en 2013. L’homme avait été placé en garde à vue et avait décrit l’enfant comme étant aguicheuse et ayant tendance à mentir. Il avait bénéficié d’un non-lieu en 2021. Il n’y a donc pas eu de procès. L’autre petite fille a, de son côté, essuyé un classement sans suite.
Le faux procès fait aux parents de Lyhanna
Il se trouve que depuis quelques jours, j’étais très inquiète en faisant défiler mes réseaux sociaux de voir qu’ils étaient saturés de vidéos de parents émus et en colère qui s’en prenaient parfois aux parents de la petite Lyhanna, en les accusant de laxisme, car eux n’auraient jamais laissé leurs enfants découcher ou participer à une soirée pyjama tant qu’ils n’avaient pas atteint leurs 18 ans.
Ces parents préconisaient en somme qu’au nom de la protection de l’enfance, il fallait confiner les mineurs dans les seules sphères familiales. C’est oublier très vite que, sur les 160 000 enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France, la moitié au moins le sont par des proches ou des membres de leur famille. Car ce qui structure massivement ces violences patriarcales, ce sont les rapports de pouvoir, notamment au sein de la famille. C’est ce que vient d’illustrer dramatiquement l’affaire du père Barella.
Le plus souvent, ce n’est même pas qu’on ne croit pas les enfants qui parlent, c’est qu’on préfère ne pas les entendre. En effet, la promesse de la famille, c’est de créer un espace sacré de cohésion et de solidarité, ponctué de rituels de retrouvailles : les fêtes, les anniversaires, les repas du dimanche, les vacances collectives ou les journées à la plage réunissant plusieurs générations. Et pour que cet espace largement fantasmé tienne, il faut purger tout conflit.
Deux sœurs qui ne se parlent plus ? Toute l’énergie de la famille sera investie à les sermonner pour qu’elles se reparlent, se réconcilient, peu importe leurs raisons. Et quand la famille sait, ou a reçu des alertes même à demi-mot, que des hommes agresseurs sont en son sein, que tonton a un comportement très louche avec les filles, la seule mesure prise consiste à continuer de l’inviter le dimanche tout en évitant de le laisser trop seul avec les nièces. On surveille d’un œil mi-clos, et encore.
Pourquoi cette gestion patriarcale d’une telle source de souffrance ? Parce que le coût serait trop élevé pour la famille si elle affrontait le grand-père, l’oncle ou le père, au risque de briser sa cohésion. Sans parler des intérêts matériels. Dans les témoignages qui ressortent, on apprend que Joël payait tout, notamment les maisons. L’enfant devient alors la victime sacrifiée de cette négociation informelle, alors même que le patriarche a osé qualifier sa petite-fille de 12 ou 13 ans d’aguicheuse.
Un grand classique : j’ai entendu à plusieurs reprises, dans de nombreux procès, des beaux-pères mis en cause se plaindre que leur belle-fille d’une dizaine d’années se promenait devant eux en culotte.
Castration chimique, une fausse solution
À moins d’un an de l’élection présidentielle française, les candidats de droite et d’extrême droite profitent de cette affaire pour rivaliser de propositions populistes et démagogiques censées lutter contre les crimes sexuels envers les enfants, comme la castration chimique.
À chaque affaire médiatisée, nous avons droit aux mêmes solutions dont on sait pourtant qu’elles ne fonctionnent pas. Quand on s’en distancie en raison de leur inefficacité avérée, on nous accuse d’abandonner la cause des enfants.
Pour rappel, la castration chimique est un traitement qui diminue les taux hormonaux, en l’occurrence la testostérone, et qui ne peut fonctionner physiquement qu’en cas de consentement total et d’engagement sincère de l’agresseur. De toute manière, seuls 1 % des violeurs en France sont condamnés, alors que la plupart des agresseurs sévissent sous les radars et ne seront jamais concernés par cette « solution », qui fonctionne beaucoup moins bien qu’un véritable suivi psycho-médico-social.
Pédocriminalité : un déni encore culturellement toléré
Notons d’abord qu’il est aberrant de continuer à placer la problématique des violences faites aux enfants sur le terrain hormonal. La première raison pour laquelle on agresse sexuellement les enfants est qu’ils constituent des proies faciles. Il s’agit donc avant tout d’une question d’opportunité : les enfants sont à portée de main et ont moins de chances de parler ou de se défendre.
Deuxièmement, la plupart des pédocriminels n’agressent pas les enfants à cause de pulsions sexuelles incontrôlables, mais parce qu’ils recherchent la jouissance liée à un rapport de domination.
Ne croyons pas non plus qu’il existerait aujourd’hui un consensus culturel en France contre la pédocriminalité. Il y a à peine quelques années, le philosophe très médiatique Alain Finkielkraut déclarait, pour défendre le cinéaste Roman Polanski accusé de viol sur une adolescente, qu’à 13 ou 14 ans, on n’est plus une enfant. Lorsque l’actrice Adèle Haenel, elle-même victime de pédocriminalité et qui a récemment obtenu la condamnation de Christophe Ruggia, s’est révoltée lors de la cérémonie des César de 2020 contre le sacre de Roman Polanski, de nombreux intellectuels, dont Frédéric Beigbeder, l’ont publiquement conspuée, affirmant qu’il était scandaleux de s’en prendre ainsi à un grand réalisateur.
Bref, la pédocriminalité est encore plus tolérée culturellement qu’on ne le pense. La figure de la jeune lolita aguicheuse continue de prospérer, et on ne fera reculer ces violences qu’en s’attaquant à ce qui les produit réellement : les normes de genre, l’organisation familiale et les modèles de masculinité. Or, dès que l’on aborde ces questions qui touchent à la racine du patriarcat, on est sûrs de se faire traiter de wokistes stigmatisant la virilité, la complémentarité femme-homme et les valeurs traditionnelles.
Fatima-Ezzahra Benomar
