Oum Kalthoum. Plus qu’une voix, une Légende

 Oum Kalthoum. Plus qu’une voix, une Légende

Le 13 novembre 1967, c’est plus qu’une chanteuse qui monte sur la scène de l’Olympia, c’est l’icône de l’Orient. STAFF/AFP

Intemporelle. Indémodable. Les superlatifs manquent pour qualifier Oum Kalthoum, la diva du monde arabe. Toujours présente, comme l’attestent le concert hommage prévu au Bataclan le 10 septembre et celui en hologramme, prévu samedi 9 juillet sur la scène du Palais des congrès à Paris, elle continue de fasciner et de déchainer les passions. Dans ce papier, nous avions tenté de lever un peu le voile sur celle qui restera une icône.

D’après un dicton populaire égyptien, deux choses sont éternelles : les pyramides et Oum Kalthoum. Cette fascination s’explique par son ascension. Femme dans un milieu d’homme, elle vient du monde rural et pauvre. Ses origines paysannes seront raillées à ses débuts mais participeront au mythe de la femme humble qui se hisse au sommet grâce à son travail et son talent.

Plusieurs dates de naissance circulent : le 18 décembre 1898 et le 4 mai 1904. La plus probable est la seconde. Une chose est sûre, Oum Kalthoum est née dans le village de Tamay Al-Zahayira, dans le delta du Nil. Et sa naissance est une déception pour son père, un cheikh qui souhaitait un fils pour psalmodier avec lui. Il n’avait donc pas réfléchi à un prénom féminin. Est-ce pour cela qu’il la travestira plus tard en garçon?

Et le rossignol prend son envol …

Une rare photo de la chanteuse dans les années 1930.

Elle est donc la fille de l’imam Ibrahim El Beltagui et de Fatima Meligui qui s’occupe du foyer et loue quelques fois ses bras pour effeuiller et récolter les baies de coton. L’argent se fait rare. Grâce à l’opiniâtreté de sa maman, qui a réussi à convaincre son père récalcitrant, Oum Kalthoum fréquente le “kouttab” (école coranique) pour apprendre à lire et à écrire.

C’est sa mère qui remarque en premier son timbre de voix, qu’elle compare à un petit rossignol. Cela deviendra d’ailleurs l’un de ses surnoms. Cette découverte marque un tournant. Son père décide que désormais, elle les accompagnera pour les cérémonies religieuses. La fillette refuse : jamais elle n’osera se produire devant un public ! Mais sa gourmandise l’emporte sur sa timidité. Son père lui promet de la “mhallabia”, une crème sucrée aromatisée à la fleur d’oranger et à l’eau de rose, du “gazouz”, un soda et un cornet de pépins de courge et de melon …

Sa première représentation est un succès. Les semaines et mois suivants, les demandes des hameaux voisins affluent. Ibrahim El Beltagui est vite dépassé et doit faire face à un dilemme : doit-il laisser sa fille se produire ? Certes, les gains améliorent la situation familiale mais cela n’est pas conforme aux traditions.

Pour continuer sans pour autant offenser les mœurs de l’époque, la jeune Oum est alors contrainte de se travestir en garçon. Elle devient une célébrité locale et attire l’œil de professionnels de la musique. Deux sommités du milieu, le cheikh Abou El Ala Mohamed et Zakaria Ahmed, la poussent à venir s’installer au Caire. Une année passe. Elle craint d’avoir été oubliée quand l’invitation tant espérée arrive enfin …

Cap sur Le Caire et ses lumières

Une photo des années 1950 de Oum Kalthoum avec le compositeur et luthiste hors pair Mohammad al-Qassabgi qui a continué à jouer du Oud dans l’orchestre d’Oum Kalthoum jusqu’à sa mort à la fin des années 60. © AFP

Oum Kalthoum arrive donc au Caire. Elle est éblouie par ce qu’elle voit. Les lumières partout, la population bigarrée : les casques et shorts blancs des coloniaux, les femmes en robes qui épousent les lignes du corps, les marchands de foul (fèves), les porteurs d’eau. Son premier concert a lieu chez un riche particulier. Elle est blessée par son accueil mitigé. L’homme trouve la troupe mal vêtue et refuse qu’elle se produise devant ses convives, mais son épouse insiste pour qu’elle chante. Cette dernière se montre très émue par la voix de la jeune fille et en remerciement, elle lui offre discrètement une bague. Le lendemain de cette prestation, à son réveil, Oum constate qu’elle s’est fait voler toutes ses économies dans la modeste pension qu’elle occupe. Elle gardera longtemps un souvenir amer de son premier voyage au Caire.

Elle n’y reviendra que deux ans plus tard pour enfin travailler sous l’égide du cheikh Abou El Ala Mohamed et Zakaria Ahmed, qui souhaitent lui inculquer la poésie classique. Elle arrive le 15 septembre 1923, le jour de la mort du chanteur-compositeur Sayed Darwiche, adulé par le peuple pour ses chansons patriotiques. Enfant pauvre d’Alexandrie, ouvrier, il savait si bien dire leurs souffrances. Oum Kalthoum y voit un mauvais présage.

Son apprentissage est intense. Elle suit des cours de littérature arabe et occidentale sous l’égide du compositeur Zakaria Ahmed. Celui-ci lui apprend à comprendre ce qu’elle chante et à interpréter une chanson. Elle travaille aussi quotidiennement avec Abou El Ala Mohamed. Il veut en faire son héritière artistique dans un domaine très masculin, le “dawr” ou chant profane, qui porte l’amour aussi haut que l’idéal mystique. Le poète Ahmed Rami lui écrira 137 chansons, dont la cultissime Enta Omri, que Mohamed al-Qassabgi, virtuose du luth, mettra en musique.

Amie de Nasser et symbole de l’unité arabe

Oum Kalthoum. Plus qu’une voix, une Légende
Le président égyptien Gamal Abdel Nasser (G), son successeur Anwar al-Sadate (D) et Oum Kalthoum, au Caire, à la fin des années 60. © AFP

Inquiet de cette nouvelle orientation et craignant, que sa fille, sous les influences néfastes de la ville, ne ressemble aux chanteuses en vogue, son père lui impose de continuer à s’habiller en homme. Multipliant les apparitions dans les salles de spectacle de la capitale, Oum Kalthoum devient rapidement une voix incontournable. Craignant les débordements, la vigilance paternelle exige qu’on pose sur scène une pancarte sur laquelle il est écrit “ne pas toucher”.

En 1927, à la mort de Saâd Zaghloul, leader du parti Wafd et père de l’indépendance égyptienne, elle lui dédie une chanson, Saâd s’absente de l’Egypte. Oum Kalthoum devient l’incarnation du renouveau de la musique arabe. En 1948, elle fait la rencontre politique de sa vie : le colonel Gamal Abdel Nasser, futur président d’Egypte. Leur admiration est réciproque.

En 1953, avec la chute de la monarchie égyptienne, Oum Kalthoum connaît quelque tracas : la guilde des musiciens décide de lui interdire de se produire en public, lui reprochant d’avoir chanté pour le roi Farouk. Son amitié avec Nasser la sauve. Elle devient une ardente patriote et l’un des symboles de l’unité nationale. Certaines voix chagrines la considéreront comme “la voix du régime”. En 1967, elle chante pour les soldats lors de la guerre des Six Jours et reverse au gouvernement égyptien la recette de ses tournées.

Alors qu’elle a commencé sa carrière avec des chansons puisées dans le “registre savant” égyptien, Oum Kalthoum développe son propre style musical au fur et à mesure qu’elle donne des concerts. En 1932, le premier congrès de la musique arabe est un événement très attendu. Les musicologues de tous les pays sont présents. On abandonne la musique turque et on chante les “taktoutas” dans la langue du peuple.

Parmi les 375 chansons présentées, on attend celle de “Madame”, un de ses nombreux surnoms. Ce soir-là, sa silhouette menue est moulée dans un fourreau de soie verte, ses cheveux ramassés en chignon bas dégageant ainsi son visage très peu fardé. Sa prestation est “légendaire”.

Oum Kalthoum. Plus qu’une voix, une Légende
En mars 1967, devant le sphinx de Gizeh.

Dans les années 1950, elle renouvelle sa musique avec des emprunts d’instruments occidentaux, comme le saxophone, la guitare ou même l’accordéon. Certains diront que seule une femme blessée peut chanter aussi magnifiquement l’amour. Elevée au rang de symbole national, Oum Kalthoum “vide les rues du Caire” chaque jeudi lors de la diffusion en direct à la radio de ses nouvelles chansons.

Elle ne fait que peu de confidences sur sa vie privée, cultive le star-system, se montre peu et s’entoure bien. La rumeur affirme que son concert à Paris, en novembre 1967, serait une initiative du général De Gaulle, désireux de renouer avec les pays arabes quelques mois après la défaite face à Israël en juin 1967.

C’est Bruno Coquatrix, le directeur de l’Olympia qui le raconte dans un film consacré au Général en 1971. Une version accréditée par Lucien Bitterlin, ancien militant gaulliste connu pour ses sympathies pro-arabes. Le président de la République aurait par ce biais souhaité “redynamiser” les relations franco-arabes, et l’Olympia est alors la scène la plus prestigieuse de la capitale française. Ce sera la seule escale européenne de la chanteuse lors d’une tournée internationale qui la mènera au Soudan, au Maroc et en Tunisie.

Un cachet plus élevé que celui d’Edith Piaf

Oum Kalthoum à Paris, le 13 novembre 1967. STRINGER / AFP

Pour son concert parisien, la diva exige d’être payée 20 millions de centimes (ou d’anciens francs, soit 250 000 euros), – plus cher que la grande Edith Piaf –, somme qu’elle versera comme don à l’Etat égyptien qui a besoin de renflouer ses caisses. Petite frayeur pour les organisateurs français : bien que la location soit ouverte depuis des semaines, la vente des places est laborieuse. Pour cause, le public nord-africain n’a pas été informé de sa venue et ceux qui ont eu l’information en doutent. Que viendrait faire la “Grande Dame” en France ? C’est un reportage télévisé sur son arrivée dans l’Hexagone qui rassure les sceptiques. Le guichet est pris d’assaut et les 2 000 places sont vendues. Jamais la salle de spectacle parisienne n’avait connu une telle file d’attente sur le trottoir.

Le 10 novembre, c’est une délégation princière qui descend de l’avion : musiciens, assistance, habilleuse, secrétaire, photographe, techniciens. La diva est vêtue d’un manteau en astrakan noir, d’un foulard de couleur turquoise et de ses sempiternelles lunettes aux verres fumés. On est bien loin de la jeune villageoise timide du delta du Nil…

Dès le premier soir, c’est un succès. Oum Kalthoum met Paris à ses pieds. Ce 13 novembre 1967, c’est plus qu’une chanteuse qui monte sur scène, c’est “l’Astre d’Orient”, adulé de Rabat à Damas. A l’Olympia ce soir-là, peu d’Européens sont présents mais il y a tout de même quelques visages connus, dont la chanteuse et comédienne Marie Laforêt et un tout jeune acteur, Gérard Depardieu. L’ambiance est surchauffée, le spectacle est aussi dans la salle.

Près de 400 chansons en héritage

Oum Kalthoum à l’Olympia, le 13 novembre 1967. STAFF/AFP

A 21 h 25, le rideau se lève sur une Oum Kalthoum assise sur une chaise Louis XVI devant ses musiciens en smoking. Vêtue d’une élégante robe longue verte et parée de diamants qui scintillent sous les projecteurs, elle tient un mouchoir en tissu de la main droite.

La diva se lève pour entamer sous les acclamations de la foule les premières paroles de L’Amour de la nation. Elle chante pendant une cinquantaine de minutes puis s’accorde une pause. Dans la salle, certains sirotent des rasades de boukha (alcool de figues), d’autres grignotent des graines de courges ou des casse-croûte.

Il est 23h35, quand la chanteuse remonte sur scène pour interpréter Les Ruines. Le public est hypnotisé. Après un deuxième et dernier entracte, la Dame chante toujours. Le métro a baissé ses grilles depuis longtemps quand le rideau tombe.

Le lendemain, le mardi 14 novembre, elle s’accorde un peu de détente et visite la capitale non sans tenir une conférence de presse. Les éloges sont légion. France-Soir la qualifie de “grande prêtresse de l’Islam”. Il se dit même que Charles de Gaulle lui a fait parvenir un télégramme de félicitations : “Vous avez touché mon cœur et celui de tous les Français”.

Oum Kalthoum savoure son succès avant de donner son ultime récital, prévu pour le mercredi soir. Après le concert, elle est invitée à se rendre à l’étage où un aréopage d’ambassadeurs arabes souhaite la féliciter d’avoir redonné un motif de fierté à la nation arabe.

Dès 1968, des problèmes de santé récurrents l’empêchent de reprendre sa tournée. A partir de 1973, ses fréquentes crises néphrétiques ne lui permettent pas de se reproduire sur scène. Son mari, médecin, épousé sur le tard, l’emmène se faire soigner aux Etats-Unis, mais après une période de rémission, Oum Kalthoum est de nouveau hospitalisée à son retour en Egypte. Le Rossignol s’éteint le 9 février 1975 au Caire.

La mort d’Oum Kalthoum a provoqué un grand choc pour tous ses fans. Beaucoup pleuraient la perte de celle qui qui faisait le trait d’union entre les Arabes. © AFP

Le jour de son enterrement, 2 millions de compatriotes se pressent dans les rues pour lui rendre un dernier hommage. Elle laisse un immense héritage musical, dont un répertoire de 400 chansons et des fans aujourd’hui encore éplorés.

 

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Nadia Hathroubi-Safsaf

Rédactrice en chef du mensuel en kiosque, Le Courrier de l'Atlas