Les primaires ou le retour des partis-machines électorales

 Les primaires ou le retour des partis-machines électorales

François Fillon et Alain Juppé avant de se livrer à un duel en direct


Les partis sont toujours les faiseurs de démocratie dans la vie politique moderne : ils font les opinions, les élections, la démocratie et décident du pouvoir. Aujourd’hui, dans plusieurs démocraties, ils font plus. Ils démocratisent leurs partis par des élections primaires, pour faire désigner leurs propres candidats par l’urne. Ils personnalisent, ce faisant, les élections politiques, en mettant en arrière les programmes, et les médiatisent encore plus. Les partis semblent redevenir ce qu’ils ont toujours été à l’origine, au XIXe siècle : des machines électorales, chargées d’inscrire les électeurs sur les listes électorales et de les mobiliser en vue des élections. Chassez le naturel….


Les Etats-Unis est le pays des primaires. Leur expérience des primaires, qui s’est imposée au cours du XXe siècle, ne cesse de faire des émules dans d’autres démocraties. Il s’agit d’un moyen permettant aux candidats des partis de se faire adouber de manière démocratique par les électeurs eux-mêmes. Tantôt par les seuls adhérents inscrits au parti, comme dans les élections fermées (élection interne) ; tantôt par l’ensemble du corps électoral, notamment par ceux qui souhaitent voter librement pour les candidats d’un parti de leur choix.


Ainsi, tous les quatre ans, les Etats fédérés américains organisent des primaires présidentielles qui sont, selon les Etats, ouvertes, fermées ou semi-fermées. Certains Etats connaissent des caucus, autre type de primaires. Ce sont des réunions organisées par les partis politiques au cours desquelles les sympathisants débattent et votent. Aux Etats-Unis, il y a bien une culture des primaires, tant en raison de leur ancienneté qu’en raison de leur généralisation. Les primaires s’appliquent en effet à tous les niveaux de gouvernement (local, Etat fédéré, Etat fédéral).


Aujourd’hui la pratique des primaires se généralise. Dans les années 1990, elle se développe en Amérique Latine, notamment en Argentine, Mexique, Uruguay (prévue par la Constitution même), Costa Rica, Paraguay, Bolivie, Chili. Puis, en Amérique du nord, au Canada en 2013, pour le Parti libéral (qui a désigné Justin Trudeau). Les primaires pénètrent également en Europe, comme en Italie pour certains partis de gauche, en Grèce (PASOK en 2007), en Angleterre (Labour Party en 2015) ou en France. Il est vrai qu’en France, les partis avaient l’habitude de désigner leurs candidats par des votes internes réservés aux adhérents, pratiquant ainsi une sorte de primaire de fait, sommaire et peu médiatisée. Mais désormais leurs grands partis ou leurs grandes coalitions de gauche et de droite ont résolument opté pour des primaires depuis 2012. Des primaires qui sont de nature à renforcer davantage la bipolarisation de la vie politique autour du Parti socialiste et des Républicains, les deux partis moteurs depuis plusieurs décennies de la vie politique, en dépit de la montée du Front national.


La première élection primaire en France, ouverte, a été en effet organisée par le Parti socialiste, avec le Parti radical de gauche, pour désigner le candidat aux présidentielles de 2012. Près de trois millions d’électeurs ont participé au second tour où François Hollande est sorti vainqueur. Quant aux Républicains, ils organisent, eux, une primaire ouverte ces jours-ci. Election dite « primaire ouverte de la droite et du centre » organisée le 20 et 27 novembre 2016 entre Les Républicains (LR), le Parti chrétien-démocrate (PCD) et le Centre national des indépendants et paysans (CNIP) pour désigner un candidat commun les représentant à l’élection présidentielle de mai 2017.


Le premier tour a été un succès inattendu, puisqu’il a enregistré la participation de 4.298.097 électeurs (de droite, du centre et de gauche). Ce sont François Fillon (LR), en première position (1.890.266 votants, 44,08% des voix) et Alain Juppé (LR, 1.224.855 voix, 28,56%), qui se sont qualifiés au second tour. L’ancien président Sarkozy ayant été éliminé, venant en 3e position avec 20,67% de voix. La cartographie électorale a été au 1er tour largement favorable à Fillon, puisque sur 101 départements, il est arrivé en première position dans la quasi-totalité des départements et collectivités d’outre-mer, à l’exception de 10 départements remportés par Juppé (autour de la Gironde, son fief, comme la Corrèze, Dordogne) et 4 autres par Sarkozy. A la suite du débat qui a eu lieu jeudi soir à la télévision entre les deux candidats, les sondages confirment encore la position de favori de Fillon. Quoique les sondages se sont beaucoup trompés ces derniers temps.


Certains théoriciens politiques considèrent que les primaires sont un moyen tendant à associer directement les électeurs à la prise de décision. Ce n’est hélas, pas toujours le cas. Certes, les électeurs désignent par eux-mêmes leurs candidats aux présidentielles, en réduisant ainsi la domination de l’oligarchie partisane. Mais, plusieurs candidats qui se proclament candidats aux primaires, doivent d’abord passer par le filtre des parrainages, qui ne permet de garder que les « gros calibres », soutenus par les états-majors des partis, détenteurs des réseaux les plus étendus, territorialement parlant. Ce n’est pas un hasard si 6 candidats n’ont pas été retenus et 3 autres se sont retirés. Les conditions sont pesantes pour les « petits » candidats. Il faut en effet, pour un candidat, d’après le règlement des primaires des Républicains et du Centre, être parrainé par 250 élus dont au moins 20 parlementaires, répartis sur au moins 30 départements et par au moins 2500 adhérents à jour dans le paiement de leurs cotisations. Conditions ne pouvant être surmontées que par les barons des partis, membres de l’oligarchie et entourés d’une grande clientèle. C’est comme si le parti choisissait et proposait de fait ses candidats aux électeurs.


Par ailleurs, la démocratie participative peut encore être faussée, dans la mesure où l’intrusion d’électeurs d’autres partis concurrents, notamment dans les primaires ouvertes, risque de dénaturer le choix réel des électeurs de base du parti (la gauche a voté aussi pour les candidats de droite au 1er tour). Ce flottement du corps électoral, qui a joué d’ailleurs de mauvais tours aux sondages, fausse la candidature du parti. Les électeurs des partis adverses peuvent toujours recevoir des consignes de leurs partis, tendant à barrer la route, à éliminer certains candidats ou à privilégier le choix de certains autres pour que leurs partis aient les meilleurs chances de les battre.


Les primaires contiennent encore d’autres risques pour la démocratie participative, comme la personnalisation des débats. Déjà aux élections présidentielles, et même parlementaires (GB), on a de plus en plus tendance à voter pour des personnalités. Les primaires aggravent cette tendance à la personnalisation au détriment du débat programmatique. La médiatisation et la démocratie sondagière fait le reste. On voit moins des primaires qu’un combat de gladiateurs entre Juppé et Fillon, pourtant amis et membres d’un même parti. Entre les deux tours, les deux candidats, sont en outre surexposés dans les médias, surtout, point culminant, dans le face-à-face à la télévision à la veille du scrutin. Le temps de parole des deux candidats devient ici supérieur à celui des présidentielles elles-mêmes.


Cette personnalisation est par la force des choses soutenue et accompagnée par les partis et les barons des partis, notamment par les équipes de soutien, relevant du même parti. Le parti devient une véritable machine électorale. La campagne électorale est engagée en permanence, tant sur le plan partisan que sur le plan national, tant pour les primaires que pour les présidentielles. Le parti ne sort pas toujours indemne d’une telle compétition. La rivalité entre les candidats est de nature à cristalliser les divisions du parti et des équipes en compétition, nuisible à la cohérence et à la stabilité du parti et peut-être au choix démocratique.


Hatem M’rad

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