Mondial 2026. Fact checking : Echec de la Tunisie, Ali Abdi accuse la politique de rajeunissement de la FTF

 Mondial 2026. Fact checking : Echec de la Tunisie, Ali Abdi accuse la politique de rajeunissement de la FTF

A la sortie de la rencontre Tunisie – Japon lundi au mondial (0 – 4), le défenseur tunisien Ali Abdi, ému mais inquisiteur, a fait une déclaration polémique qui continue de faire réagir 72 heures plus tard. Des propos qui accusent essentiellement la politique de rajeunissement de l’effectif. Des allégations qui ne résistent pas toutefois à l’épreuve de l’analyse des faits.

L’heure est déjà à la reddition des comptes au lendemain de l’immense déception qui plane sur l’équipe de Tunisie au terme de la double lourde défaite concédée face à la Suède d’abord, puis face au Japon dimanche à l’aube, ce qui scelle l’élimination quasi acquise désormais des Aigles de cette Coupe du monde. Visiblement ému avant d’entrer aux vestiaires, le latéral arrière gauche tunisien Ali Abdi (32 ans, OGC Nice) n’a pas caché son mécontentement face à la situation que traverse la sélection. Appelé à répondre aux questions des médias, il a exprimé sa colère et sa tristesse après cette élimination précoce du Mondial. Mais l’émotion, même légitime, n’excuse pas un certain nombre d’approximations.

« Je présente mes excuses aux supporters, ce qui nous arrive est incompréhensible ». Le défenseur tunisien a également présenté ses excuses à l’entraîneur français Hervé Renard, arrivé à la tête de l’équipe dans des circonstances exceptionnelles pour succéder à Sabri Lamouchi. Selon lui, le temps n’a pas été suffisant pour opérer les changements nécessaires.

 

Des accusations infondées

Mais Ali Abdi ne s’est pas limité aux excuses. Il a aussi adressé des critiques directes à la Fédération tunisienne de football : « Nous n’avons pas le temps de travailler : à chaque fois, nous cassons tout pour tout reconstruire, au lieu de corriger les défauts. » En filigrane, le joueur a également critiqué les choix de l’ancien sélectionneur Sabri Lamouchi, estimant que l’équipe n’était pas engagée sur la bonne voie dès le départ. « Nous venons jouer un Mondial avec des joueurs qui n’ont jamais joué ensemble auparavant. Construire une sélection compétitive exige du temps et de la stabilité… Nous voulions le rajeunissement, eh bien voilà le résultat ! », a-t-il ajouté.

Il s’agit là de la première contre-vérité manifeste de Abdi. Examinons à titre d’exemple la composition de la Tunisie lors de la rencontre amicale de prestige opposant la Tunisie au Brésil, disputée il y a 7 mois, le 18 novembre 2025 à Lille, où les deux équipes se sont quittées sur un très flatteur score de parité (1-1), lorsque « tout allait bien », à en croire Abdi.

Le sélectionneur Sami Trabelsi avait alors aligné une formation plutôt défensive, conçue pour faire face à la puissance offensive de la Seleção : Gardien : Aymen Dahmen. Défenseurs : Yan Valery, Yassine Meriah, Dylan Bronn, Montassar Talbi, Ali Abdi (remplacé par Mortadha Ben Ouanes). Milieux de terrain : Ellyes Skhiri, Ferjani Sassi (Capitaine), Hannibal Mejbri (remplacé par Ismaël Gharbi). Attaquants : Elias Saad (remplacé par Elias Achouri), Hamza Mastouri.

Seuls deux éléments uniquement ne figurent pas sur la feuille de match Tunisie – Japon au Mondial 2026 pour n’avoir pas été sélectionnés : le milieu Ferjani Sassi extrêmement critiqué pour ses performances en déclin, et le défenseur Yassine Meriah, également contesté au vu de ses performances récentes en club avec l’Espérance de Tunis.

Mieux, la moyenne d’âge des joueurs tunisiens présents sur le terrain est de plus de 27 ans, aucune des jeunes recrues tunisiennes n’ayant disposé de la moindre minute de jeu jusqu’ici, hormis le gardien Mouhib Chammekh (24 ans) qui n’a notamment joué qu’une rencontre sur deux.

Le jeune talent offensif Khalil Ayari (20 ans), qui a signé au PSG en septembre 2025, n’aura en effet pas été retenu ne serait-ce qu’en remplaçant rentrant ni par Lamouchi ni par Renard, au grand dam des supporters qui auraient aimé le voir comme alternative lorsque les Aigles n’avaient plus grand-chose à perdre.

« C’est une déclaration populiste destinée à tromper l’opinion ! A titre de comparaison, le Maroc aura en somme opéré davantage de changements dans sa sélection depuis sa finale en Coupe d’Afrique des nations que ne l’ont fait les très conservateurs coachs de la Tunisie en ce Mondial », ironise à juste titre le plateau sportif du média Misk FM qui pointe du doigt le caractère de surcroît irresponsable des propos d’un cadre de la sélection tunisienne comme Abdi, censé veiller à la cohésion du groupe. « Au lieu de cela, il a ces mots désobligeants à l’égard de ses jeunes camarades, au moment même où la compétition n’est pas encore terminée », note un analyste pour qui Abdi est simplement « mécontent que l’on ait écarté deux de ses vieux potes ».

 

Données erronées à propos de la sélection japonaise

Par ailleurs, le latéral gauche tunisien a évoqué, à demi-mot, la manière dont l’ancien staff technique dirigé par Sami Trabelsi avait été écarté après l’élimination de la Coupe d’Afrique des nations 2026, organisée au Maroc. « On a sacrifié Trabelsi au lieu de corriger les erreurs et de construire après la CAN. Regardez l’équipe japonaise que nous avons affrontée : elle s’appuie sur le même groupe que j’avais personnellement rencontré en 2022. Nous, au contraire, nous changeons toute l’équipe au lieu de bâtir et de corriger », a-t-il déclaré.

C’est totalement faux. En vérifiant les compositions respectives du Japon à la Kirin Cup en 2022 (victoire de la Tunisie 3-0) et à la deuxième journée face à la Tunisie au Mondial, seuls quatre joueurs japonais figurent sur les deux compos : Ito, Kamada, Itakura, et Kamada. Un degré d’approximation qui confine donc à l’intox.

Soyons clairs, il ne s’agit pas ici de mettre en doute l’authenticité de l’émotion d’Ali Abdi, mais de rétablir certaines vérités factuelles, sans pour autant dédouaner la Fédération tunisienne de football de nombre d’erreurs de gestion. Vouloir anticiper un retour houleux au pays est une chose, mais induire l’opinion en erreur en est une autre. Car ce n’est vraisemblablement pas en rappelant d’anciens joueurs en sélection que la Tunisie pourra avancer. Miser sur la découverte de talents précoces et de binationaux, même à quelques encablures du Mondial, est probablement ce qu’on peut reprocher le moins à la FTF.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie