Tribune. Le post-fascisme avance ses pions

 Tribune. Le post-fascisme avance ses pions

Des partisans de l’AfD brandissent des drapeaux allemands lors d’un rassemblement électoral à Magdebourg, le 18 juillet 2026. © John MACDOUGALL / AFP

La métamorphose du fascisme moderne gagne du terrain tant en Europe qu’en Amérique latine. Visiblement, le phénomène se nourrit de la crise de la démocratie, qui n’arrive plus à faire prévaloir ses valeurs dans ces sociétés.

En bref

  • Le post-fascisme désigne un courant qui reprend certains héritages du fascisme tout en s’accommodant du cadre démocratique.
  • En Allemagne, l’AfD a obtenu 43,8 % des voix en Saxe-Anhalt le 6 septembre 2026.
  • En Italie, Giorgia Meloni dirige le gouvernement depuis 2022 et se présente comme une incarnation de la stabilité politique.
  • En Argentine, Javier Milei défend la libération des marchés et la dérégulation.
  • En France, l’élection présidentielle de 2027 est présentée comme une échéance majeure pour l’avenir de la démocratie.

 

Le « fascisme » est un terme qui est entré depuis quelques années dans une sorte de confusion linguistique, au point qu’il faudrait vraiment se méfier du mot. Ce qui accentue cette confusion, c’est qu’il réapparaît sous des formes nouvelles dans des régimes démocratiques eux-mêmes ou semi-démocratiques.

On n’est plus dans le fascisme historique, avec ses uniformes, ses chemises noires ou brunes, ses milices, ses jeunesses embrigadées, son culte du chef, ses camps de concentration et sa volonté d’en finir avec le parlementarisme « bourgeois ». Ce que nous voyons progresser en Allemagne, en Italie, en Argentine, au Brésil et peut-être demain en France, ne ressemble en rien à cela.

Il n’y a pas de marche sur la capitale, pas de dissolution des assemblées, pas de parti unique. Mais il y a des urnes, des campagnes électorales démocratiques, des alternances politiques réelles, des médias libres, et des vainqueurs supposés s’identifier au fascisme, mais qui se réclament du suffrage universel.

C’est d’ailleurs ce que l’historien italien Enzo Traverso a nommé « post-fascisme ». Un courant désormais incarné par une famille politique qui hérite de l’imaginaire intellectuel du fascisme (la nation menacée, l’ennemi intérieur, l’homme fort), qui s’accommode, au moins dans une première étape, du cadre démocratique, sans chercher à le renverser, même si elle est portée à le vider de sa substance.

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Menace de l’identité par l’ennemi en Europe

En Allemagne, on peut dire que l’événement a une force symbolique certaine. Le 6 septembre dernier, l’AfD est arrivée très largement en tête en Saxe-Anhalt, avec 43,8 % des voix, soit plus du double de son score de 2021. Quelques jours plus tard, elle prenait aussi la première place dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Tout le « cercle républicain » dressé par les autres partis n’a pas suffi à canaliser sa progression dans un pays qui a fait dans le passé du nazisme le fondement moral de la République.

Les analyses montrent que le mécontentement envers le pouvoir fédéral par les électeurs des régions, qui se sentent méprisés par le gouvernement fédéral, a probablement pesé plus lourd dans la balance que l’adhésion au programme de l’AfD. Un vote de colère se transfigure en vote de transformation. En somme, une révolution sans révolution.

L’autre exemple symbolique n’est autre que l’Italie, où le seuil a été déjà franchi il y a quatre ans. Giorgia Meloni, formée dans la mouvance héritière du MSI, dirige depuis 2022 un gouvernement qui vient de battre un record de longévité, avec plus de 1 400 jours à la tête du même gouvernement, soit plus que Berlusconi, dans un pays qu’on disait condamné à l’instabilité chronique.

Or, la leçon italienne tient aussi bien à ce qui s’est produit qu’à ce qui ne s’est pas produit. Les institutions n’ont pas été suspendues, le parlementarisme n’a pas été éradiqué, la « marche sur Rome » n’a pas eu lieu, Mussolini n’est pas réapparu sous d’autres visages, l’Italie n’a quitté ni l’Union européenne ni l’Alliance atlantique, et la cheffe de gouvernement a été reçue dans les sommets politiques diplomatiques comme une interlocutrice crédible. C’est ce qui fait justement la force du modèle.

Le post-fascisme au pouvoir n’est pas une rupture spectaculaire, mais une normalisation. Certes, le discours insiste encore sur les valeurs identitaires et la religion nationale, mais la gestion pratique des dossiers est ennuyeusement ordinaire et continue. Ses critiques italiens eux-mêmes relèvent, non pas un basculement autoritaire, mais un nouveau style de communication qui s’est souvent substitué à l’action.

Autrement dit, la banalité fascisante est devenue un bon argument électoral. Meloni peut aborder les législatives de 2027, en se présentant comme l’incarnation de la stabilité. Ce que l’Italie enseigne à l’Europe, c’est qu’on peut gouverner avec les héritiers du fascisme sans mettre en danger la démocratie, et sans que le ciel ne tombe sur les têtes.

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Quête de dérégulation en Amérique latine

L’Argentine a montré la voie en Amérique latine, en insistant cette fois-ci sur la libération des marchés et la dérégulation. Javier Milei n’a pas eu besoin de forcer. Il a brandi la tronçonneuse, un symbole devenu programme. Le peuple, épuisé par l’inflation, a accepté de confier son destin à celui qui promettait d’y mettre un frein.

Le Brésil offre encore le cas le plus instructif. Jair Bolsonaro, condamné pour avoir tenté de se maintenir au pouvoir après sa défaite, a transmis le flambeau à son fils. Au premier tour des présidentielles du 4 octobre, Flavio Bolsonaro a créé la surprise en devançant Lula, et le second tour aura lieu le 25 octobre. Le fils semble en effet incarner une version plus modérée de l’héritage paternel. C’est le propre du post-fascisme de savoir changer de forme et de fond pour mieux gouverner.

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Inquiétude française

Reste la France, qui attend, non sans préoccupation, les prochaines élections. Elle a longtemps cru être immunisée par l’exception de la Révolution, des droits de l’homme, de la Résistance ou de la République. Mais les barrières sont en train de se fissurer, comme le rappellent quotidiennement les sondages. Voisine de l’Italie, elle commence à s’en inquiéter.

Les prochaines élections présidentielles de 2027 ne diront pas seulement si l’extrême droite s’installe à l’Élysée, mais aussi si la gauche et le centre ont compris que la défense de la démocratie ne se réduit pas à la défense de l’ordre existant. Elle exige de mettre en conformité le suffrage universel avec la prospérité économique et la justice sociale pour que les citoyens puissent avoir conscience d’un véritable destin commun et ne se sentent pas trahis par la classe politique.

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Différents par leur histoire et leur sociologie, si ces mouvements progressent en même temps, cela ne peut relever du pur hasard. Une même raison profonde les anime, l’épuisement de la promesse démocratique dans ces premières décennies du XXIe siècle. On avait dit aux peuples que la démocratie libérale leur apporterait la prospérité, la sécurité et la reconnaissance. Mais elle leur a souvent apporté l’inégalité, la précarité, la cherté de la vie et l’impression que les décisions se prennent dans les coulisses de Bruxelles, dans les cabinets d’experts ou dans les conseils d’administration. Les partis de gauche comme de droite ont fini par se ressembler au point que l’alternance gauche-droite ne semble plus signifier grand-chose.

Dans ce vide, le post-fascisme avance ses pions de manière efficace. Il n’évoque plus la complexité de la gestion gouvernementale, il sait, lui, désigner les coupables, afficher une volonté ferme et défendre une identité. Ses adversaires ont beau crier à l’immoralité et rappeler les événements sombres de l’histoire, rien n’y fait. Les électeurs qui y ont adhéré n’ont certainement pas oublié l’histoire, ils pensent simplement à la dignité de leur vie présente.

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Vos questions sur le post-fascisme

Qu’est-ce que le post-fascisme ?

Le post-fascisme désigne un courant politique qui hérite de certains éléments de l’imaginaire fasciste, comme la nation menacée, l’ennemi intérieur et le culte de l’homme fort, tout en s’accommodant du cadre démocratique.

Quel rôle joue Enzo Traverso dans la définition du post-fascisme ?

L’historien italien Enzo Traverso a nommé « post-fascisme » ce courant politique qui reprend certains héritages intellectuels du fascisme sans nécessairement chercher à renverser les institutions démocratiques.

Pourquoi l’AfD progresse-t-elle en Allemagne ?

Le mécontentement envers le pouvoir fédéral et le sentiment de mépris ressenti par des électeurs des régions ont probablement davantage pesé que l’adhésion au programme de l’AfD.

Comment Giorgia Meloni incarne-t-elle le post-fascisme en Italie ?

À la tête du gouvernement italien depuis 2022, Giorgia Meloni illustre une forme de normalisation politique dans laquelle un héritage issu de la droite post-fasciste coexiste avec le maintien des institutions démocratiques.

Pourquoi l’élection présidentielle française de 2027 est-elle importante ?

L’élection doit déterminer si l’extrême droite peut accéder à l’Élysée, mais aussi mesurer la capacité de la gauche et du centre à défendre la démocratie en répondant aux attentes de prospérité économique et de justice sociale.

 

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Hatem M'rad