Point de vue. Dissociation entre la démocratie et le libéralisme

 Point de vue. Dissociation entre la démocratie et le libéralisme

Photo : JEAN-PIERRE MULLER / AFP

Démocratie et libéralisme ne font plus bon ménage dans le monde occidental. Leur concordance cède la place à une discordance agitée, nourrie des crises actuelles. 

 

Le lien entre la démocratie et le libéralisme semble de plus en plus complexe dans la vie politique de plusieurs Etats aujourd’hui. Traditionnellement, ces deux concepts ont été étroitement liés aux sociétés occidentales, où les systèmes politiques libéraux-démocratiques ont souvent prédominé. Cependant, des tensions et des divergences ont émergé au fil du temps, particulièrement dans le contexte actuel.

Le politologue américain Yascha Mounk a déjà tiré la sonnette d’alarme dans son livre Le peuple contre la démocratie (Paris, Editions de l’Observatoire, 2018), en montrant que la démocratie et le libéralisme sont en train de se dissocier, comme le montre la montée du populisme, de l’extrême droite en France, Italie, Autriche, l’élection du libéral autoritaire Trump en 2017, l’émergence d’hommes forts en Turquie et en Russie, la transformation des démocraties chancelantes en « dictatures élues », comme en Pologne et en Hongrie, les contestations interminables en France comme avec les Gilets jaunes, le traitement sécuritaire des migrants, la multiplication des discours de haine dans la rue ou dans les médias sociaux, les fake news. Même dans les démocraties supposées stables et tolérantes comme la Suède, l’Allemagne ou les Pays-Bas, les extrémistes sont en train de faire des percées spectaculaires. Les élections européennes de ce week-end vont très probablement confirmer la portée de cette scission libéralo-démocratique.

 

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Repli, abstention électorale, intolérance, non-respect des droits des minorités, luttes identitaires, crises économiques et sociales récurrentes, ont eu raison et de la liberté et de l’égalité démocratique. En Europe comme en Amérique du Nord, les citoyens pensent que leur influence sur les politiques publiques se réduit comme peau de chagrin, que les inégalités s’accroissent entre les riches et les pauvres. La démocratie représentative revient à ses origines élitistes et aristocratiques du XIXe siècle. Les soucis des représentants, de la partie éclairée, ne correspondent plus à l’image réelle du peuple. Il y a simultanément crise avérée de représentation et crise de représentativité. Si bien qu’on assiste à la naissance d’un côté de « démocraties antilibérales » (ou démocraties sans liberté) et d’un autre côté d’un « libéralisme antidémocratique » (ou liberté sans démocratie), favorable surtout aux puissants.

C’est pourquoi les citoyens ne sont plus satisfaits du système démocratique et libéral sous lequel ils vivent, et ils le crient un peu partout, à travers leur choix populiste. La « sagesse des foules », anarchique, improvisée, désordonnée ou extrémiste, se substitue à la véritable « volonté du peuple », celle qui tente de s’identifier, dans la mesure du possible, au choix des majorités et des dirigeants dans une démocratie pacifiée. La scission entre la démocratie et le libéralisme semble ainsi s’aggraver aujourd’hui, résultant d’une série de tensions et de transformations sociales, économiques, et politiques.

 

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Le libéralisme de base, fondé sur la protection des droits individuels, l’État de droit, et le marché libre, a vu ses valeurs traditionnelles remises en question. Il ne correspond plus lui-même au libéralisme contemporain, qui s’est éloigné de ses principes originels pour adopter une posture plus interventionniste, et même néo-libérale, accentuant les inégalités économiques et sociales. Les mouvements populistes ont gagné en influence en exploitant des ressentiments populaires contre les élites politiques et économiques, souvent associées au libéralisme. Ces mouvements, qu’ils soient de droite ou de gauche, critiquent les institutions démocratiques traditionnelles comme étant inefficaces ou corrompues, et cherchent à redéfinir la démocratie en termes de volonté populaire directe, parfois au détriment des normes et des institutions libérales. Dans certains pays, la démocratie reste formellement en place, mais l’État de droit est affaibli. Des gouvernements démocratiquement élus ont érodé les contre-pouvoirs, attaqué l’indépendance judiciaire, et restreint la liberté de la presse. Même Trump s’y est mis dans « la plus grande démocratie du monde ». Ce phénomène illustre une scission où la démocratie majoritaire est utilisée pour justifier des actions illibérales.

 

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Les crises économiques, comme celle de 2008, et les crises sanitaires, comme la pandémie de Covid-19, ont également exacerbé les tensions entre les valeurs libérales et les pratiques démocratiques. Les mesures d’austérité, la surveillance accrue et les restrictions temporaires de certaines libertés ont mis en lumière des conflits entre sécurité publique et liberté individuelle.

La globalisation économique a souvent été perçue comme une force libérale, promouvant le libre-échange et l’intégration internationale. Toutefois, elle a aussi entraîné une réaction nationaliste et souverainiste, où certains pays ont cherché à reprendre le contrôle de leurs politiques économiques et migratoires, au détriment des accords internationaux et des institutions multilatérales. L’ère numérique a transformé la manière dont l’information est diffusée et consommée. Les médias sociaux, en particulier, ont été accusés de favoriser la désinformation et de polariser les opinions publiques. Cette évolution pose des défis aux démocraties libérales traditionnelles, qui peinent à réguler efficacement ces nouvelles formes de communication tout en respectant la liberté d’expression.

 

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Il est vrai que le monde vit une période exceptionnelle, où même les risques de guerre pointent à l’horizon. Démocratie et Libéralisme, ne l’oublions pas, ont réussi en Occident dans une époque historique de prospérité, de stabilité politique, d’harmonie culturelle et de paix. Leur scission semble au contraire résulter de la remise en cause de tous ces éléments, par les crises économiques et la récession, l’instabilité politique, les luttes identitaires et les risques de guerre.

 

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Hatem M'rad