Tunisie. 30 milliards de dinars en circulation, record historique : le règne du cash inquiète

En marge de l’Aïd el Kebir, la Tunisie a enregistré un nouveau record absolu de monnaie fiduciaire en circulation. Une donnée préoccupante à plus d’un titre pour les experts.
Ainsi selon les données de la Banque centrale de Tunisie (BCT), le volume des billets et pièces en circulation a atteint près de 29,7 milliards de dinars le 26 mai 2026, soit une hausse de près de 24 % en un an. Une progression spectaculaire qui alimente un débat grandissant sur la dépendance du pays aux paiements en espèces, alors que de nombreux États de la région accélèrent leur transition vers les transactions numériques.
Derrière cette flambée du cash se dessinent plusieurs phénomènes : forte consommation liée aux fêtes religieuses, essor de l’économie informelle, recul du chèque depuis la réforme entrée en vigueur en 2025, mais aussi retard persistant de l’inclusion bancaire et des solutions de paiement électronique. À tel point que certaines banques ont été contraintes de remettre en circulation d’anciens billets afin de répondre à la demande croissante en liquidités.
Un système de paiement qui peine à se moderniser
Les pics de circulation du cash ne sont plus des événements exceptionnels dans le pays. Ramadan, rentrée scolaire, saison estivale ou encore Mouled, Aïd el Fitr et Aïd el Kebir donnent désormais lieu à des records successifs. Cette année, le seuil symbolique des 29 milliards de dinars a été largement dépassé, illustrant la place centrale que conserve l’argent liquide dans les habitudes de consommation des Tunisiens.
Pour Mohamed Nekhili, enseignant universitaire spécialisé en droit bancaire, cette tendance constitue un signal d’alerte. « Alors que les paiements numériques progressent partout dans le monde, la Tunisie continue de voir augmenter le volume d’espèces en circulation ». Selon lui, cette situation traduit tout autant une activité économique soutenue qu’une dépendance persistante au liquide, notamment dans les secteurs où les moyens de paiement modernes restent peu utilisés.
L’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur les chèques en 2025 a également modifié les comportements. En encadrant plus strictement leur utilisation et en réduisant leur rôle dans les transactions courantes, la réforme a accéléré le basculement d’une partie des échanges vers les virements bancaires, mais aussi vers les paiements en espèces. Les statistiques de la BCT montrent d’ailleurs un effondrement de près des deux tiers du nombre de chèques télécompensés entre 2024 et 2025.
L’économie informelle au cœur des inquiétudes
Au-delà des habitudes de paiement, l’explosion du cash soulève des préoccupations plus profondes. Pour de nombreux économistes, une masse importante de liquidités circulant hors du système bancaire favorise l’économie parallèle, la contrebande et l’évasion fiscale en réduisant la traçabilité des transactions. « Plus l’argent reste en dehors des circuits bancaires, plus il devient difficile pour les autorités de mesurer précisément l’activité économique réelle », rappelle l’expert.
Cette situation constitue également un défi pour les banques, qui voient une partie importante de l’épargne potentielle leur échapper. Elle complique aussi les efforts de modernisation financière engagés depuis plusieurs années par la BCT et les pouvoirs publics pour encourager les paiements électroniques, les applications bancaires et l’inclusion financière.
« Nous sommes face à une contradiction », analyse un cadre bancaire tunisien qui rappelle que le taux de bancarisation des Tunisiens stagne aux alentours de 36% à 40% seulement de la population adulte. Cela signifie que près de 60% à 64% des Tunisiens ne possèdent pas de compte courant bancaire ou postal et restent exclus du système bancaire classique. « Les services numériques existent, les cartes bancaires sont plus nombreuses qu’auparavant, mais le réflexe du cash reste dominant dans de nombreux secteurs de la vie quotidienne. »
Pour les spécialistes, la réponse passe désormais par une généralisation plus rapide des moyens de paiement électroniques, une baisse du coût des transactions numériques et une meilleure bancarisation des populations encore éloignées du système financier. Sans cela, les records de circulation fiduciaire pourraient continuer à tomber, renforçant un modèle économique où le cash demeure roi, malgré les ambitions affichées de transformation numérique restées à l’état de slogans.
