Tunisie. Au troisième jour de grève des banques, la colère ne désemplit pas

 Tunisie. Au troisième jour de grève des banques, la colère ne désemplit pas

Cadres bancaires grévistes rassemblés devant le siège de l’UGTT à Tunis

Au troisième jour de la grève générale des banques, des établissements financiers et des assurances, la paralysie continue de peser lourdement sur les usagers. Reportage. 

En Tunisie comme à l’étranger, les conséquences se font sentir : de nombreux membres de la diaspora, notamment en France, se heurtent à des difficultés pour effectuer ou débloquer des transferts d’argent vers leurs proches, faute d’interlocuteur humain en agence ou au service clientèle lorsque survient un incident. Alors que les salariés du secteur affichent leur détermination, la colère des clients ne cesse de monter, à l’approche de la fin du mois et des échéances de paiement.

Le mouvement, déclenché le 23 juin à l’appel de la Fédération générale des banques, des établissements financiers et des compagnies d’assurance, relevant de l’UGTT, doit s’achever ce jeudi 25 juin. Mais l’issue du conflit reste suspendue à une éventuelle reprise du dialogue entre la partie syndicale et le Conseil bancaire et financier.

Une mobilisation syndicale assumée

Dès le premier jour, l’UGTT a revendiqué une forte participation à la grève dans les banques et des institutions financières dont elle se félicite. Un rassemblement a été organisé devant le siège de la centrale syndicale à Tunis, Place Mohamed Ali, afin de démontrer l’ampleur de la mobilisation et de maintenir la pression sur les employeurs et les autorités.

Au centre du litige figurent plusieurs revendications : l’application des augmentations salariales au titre de 2025, les effets de la loi de finances sur le pouvoir d’achat des employés et la relance des négociations sociales. La fédération accuse les responsables du secteur de laisser le dialogue s’enliser, tandis que l’UGTT dénonce un recul plus général de la concertation avec les pouvoirs publics. Le député d’extrême gauche Ahmed Saidani a pour sa part félicité les grévistes pour avoir « tenu tête aux mafias capitalistes », tout en rappelant aux Tunisiens en colère que le secteur « n’a jamais partagé ses dividendes avec eux », non sans une dose de provocation.

Les syndicalistes ont également protesté contre les menaces de retenues sur salaires visant les grévistes. Pour eux, ces avertissements ne font qu’alimenter l’escalade et le bras de fer. « Quand les engagements ne sont pas respectés et que les discussions restent bloquées, les salariés n’ont plus d’autre moyen de se faire entendre », affirme un responsable syndical, tandis que sur les réseaux sociaux, des internautes continuent d’ironiser sur « un secteur de privilégiés recevant jusque 17 salaires par an » comprenant des primes.

Des usagers locaux et des TRE pris au piège du blocage

Pour les clients, cette grève de trois jours intervient au pire moment. Retraits, virements, dépôts de chèques, opérations de change ou demandes de crédit sont retardés, quand ils ne sont pas totalement impossibles. Malgré les directives de la Banque centrale de Tunisie en vue d’assurer les services essentiels la veille de la grève, des fonctionnaires attendant de pouvoir retirer leur salaire, de nombreux distributeurs étant à sec. Les petits commerçants et les entreprises confrontées à des besoins de trésorerie immédiats figurent parmi les premiers touchés.

Les Tunisiens résidant à l’étranger, y compris ceux en vacances ici dans leur pays natal, subissent également les effets de la fermeture des agences. Si les applications et plateformes de transfert permettent certaines opérations, elles ne résolvent pas les problèmes liés aux erreurs de coordonnées, aux blocages de comptes ou aux retards de validation. Sans conseiller disponible pour intervenir, des fonds peuvent rester en attente alors qu’ils sont destinés à couvrir des dépenses urgentes en Tunisie.

« J’ai envoyé de l’argent depuis la France pour aider ma famille à payer des frais médicaux, mais le transfert a été bloqué. Sans personne pour vérifier le dossier ou répondre au téléphone, je ne peux rien faire », témoigne un Tunisien installé à Lyon.

Si cette exaspération ne remet pas nécessairement en cause le droit de grève, elle nourrit un sentiment d’abandon chez des citoyens déjà confrontés à des difficultés économiques. À quelques heures de la fin annoncée du mouvement, tous les regards sont désormais tournés vers une médiation capable de désamorcer rapidement une crise dont les banques ne sont plus les seules à supporter le coût.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie