Tunisie. Ben Guerdane : la colère après le drame en mer

 Tunisie. Ben Guerdane : la colère après le drame en mer

Le naufrage d’une embarcation clandestine, qui a coûté la vie à quinze jeunes Tunisiens au large des côtes sud-est du pays, a déclenché un week-end de heurts à Ben Guerdane. Derrière les violences, une ville meurtrie exprime autant son deuil que son exaspération face à l’absence de perspectives et à la répétition des tragédies migratoires.

 

À Zarzis et Ben Guerdane, ville frontalière du sud tunisien, le deuil a rapidement laissé place à la colère. Quinze jeunes Tunisiens ont péri dans la nuit de vendredi à samedi, après le naufrage d’une embarcation clandestine partie vers l’Europe. Les circonstances précises du drame restent floues, mais un dernier bilan a ravivé une douleur désormais habituelle dans les régions de départ : celle des familles qui voient la Méditerranée devenir le dernier horizon de leurs enfants.

Une vidéo en particulier enflamme la toile en Tunisie, celle d’un jeune homme parti faire des recherches en mer, découvrant le corps sans vie de son frère flottant à la surface et s’écriant : « C’est mon frérot, mon petit frère ! », en sanglots.

On apprend également qu’une même famille a perdu sept de ses membres dans le drame. Une seule personne a pu être secourue par les garde-côtes, malgré les conditions météos dites « favorables ».

 

Une ville sous tension après le naufrage

Durant tout week-end, des manifestants ont incendié des voitures et des commerces. Les autorités ont déployé des renforts pour reprendre le contrôle de la situation et disperser les rassemblements. Ces violences ne peuvent toutefois se réduire à une seule séquence de désordre. Elles traduisent une réaction brutale à un drame collectif, dans une ville où beaucoup dénoncent l’abandon économique et le manque de réponses face aux départs clandestins.

À chaque naufrage, le même scénario se répète : les proches réclament des explications, les habitants accusent les réseaux de passeurs de prospérer sur la misère, tandis que les pouvoirs publics privilégient souvent une réponse sécuritaire. Un drame similaire dans la région en 2025 avait résulté en des spéculations autour d’interventions musclées des garde-côtes, faisant suite aux accords migratoires controversés entre la Tunisie et l’Italie de Giorgia Meloni.

À Ben Guerdane, les habitants sur un paysage de désolation et de voitures calcinées. La veille, des feux d’artifice ont été utilisés par certains émeutiers. L’intervention des forces de l’ordre a permis de contenir les heurts, sans éteindre les interrogations. Comment ces jeunes ont-ils pu prendre la mer ? Qui organisait le départ ? Et pourquoi, malgré les naufrages à répétition, les embarcations de fortune continuent-elles de quitter les côtes tunisiennes ?

 

La mer, ultime issue d’une jeunesse sans horizon

Le drame de Ben Guerdane remet au premier plan une réalité sociale profonde. Pour de nombreux jeunes Tunisiens, en particulier dans les régions périphériques, la traversée clandestine apparaît moins comme un choix que comme une échappée. Chômage, précarité, économie informelle et sentiment d’injustice nourrissent le désir de partir. L’Europe, même fantasmée, semble offrir une possibilité d’avenir que le pays ne parvient plus à garantir.

Les candidats au départ savent pourtant les risques : des embarcations surchargées et mal équipées, des traversées de nuit, des passeurs qui exploitent la détresse, puis la mer et ses courants imprévisibles. Mais la peur du naufrage se heurte à une autre peur, plus diffuse : celle de rester sans travail, sans perspective et sans place dans la société. C’est ce désespoir que les autorités doivent entendre au-delà du cycle des affrontements et de la répression.

À Ben Guerdane, les quinze disparus ne sont pas seulement les victimes d’un naufrage. Ils sont devenus le visage d’une crise plus large, où la Méditerranée sépare les rêves d’une jeunesse de la réalité d’un pays en quête de réponses.

 

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie