Tunisie. La pénurie historique de cigarettes révèle les contradictions du système du tabac

 Tunisie. La pénurie historique de cigarettes révèle les contradictions du système du tabac

Vendeurs de tabac dans la Médina de Tunis

Depuis début avril, les étals des bureaux de tabac tunisiens se vident, laissant les fumeurs face à une situation inédite : les cigarettes d’importation ont quasiment disparu. Cette rupture brutale met en lumière les fragilités structurelles d’un marché étroitement contrôlé par l’État.

Si elle n’est pas la première en son genre, cette rupture d’approvisionnement est en l’occurrence exceptionnelle dans sa durée, et s’explique par des causes multiples, d’après les divers intervenants qui ont accepté de nous éclairer sur le sujet. Parmi les causes évoquées, il y a d’abord des retards opaques dans la signature des contrats avec les fournisseurs étrangers.

Des dernières ont déjà été identifiés comme facteur de perturbation numéro 1, à l’image des pénuries chroniques de médicaments dans le pays pour cause d’impayés. À cela s’ajoutent des choix politiques récents : limitation des importations pour préserver les réserves en devises, mais aussi volonté d’écouler en priorité la production locale, dans un contexte économique sous tension.

La stratégie de distribution joue également un rôle. La vente associée — imposant parfois l’achat de marques locales pour accéder à certaines marques américaines — a contribué à désorganiser le marché et à alimenter le mécontentement des consommateurs. Ce type de mécanisme, combiné à un monopole étatique historique via la Régie nationale des tabacs, accentue les déséquilibres.

 

Un cercle vicieux spéculatif

En réalité, cette crise n’est donc pas totalement nouvelle. La Tunisie a en effet déjà connu plusieurs épisodes de pénurie, liés tantôt à des difficultés d’importation de matières premières ou de produits finis, tantôt à une production locale insuffisante pour couvrir la demande. La dépendance structurelle aux importations reste un point de vulnérabilité, malgré des volumes en hausse ces dernières années.

Le manque à gagner pour les débits de tabac est conséquent : « Dans les points de vente, les gens viennent acheter un paquet de cigarette ou des cigarettes au détail et finissent par acheter d’autres articles. Or, depuis plusieurs semaines, ils savent que nous sommes à sec et ne se donnent même plus la peine de demander », déplore le tenancier d’un kiosque de journaux. En attendant la régulation du marché, les gérants appliquent cependant des tarifs en hausse, pour répercuter leur propre difficulté à se ravitailler, au mépris des contrôles.

 

Entre dépendance économique et enjeu de santé publique

Cette nouvelle crise relance un paradoxe rarement questionné : l’État tunisien, tout en menant des campagnes de sensibilisation contre le tabagisme, continue de produire et de commercialiser du tabac. Un modèle hérité de décennies de monopole, qui fait du tabac une source importante de revenus fiscaux — jusqu’à plus de 75 % du prix des cigarettes revenant au Trésor public en taxes diverses.

Dans un pays où près d’un adulte sur quatre fume, la prévalence du tabac encore plus forte dans les établissements scolaires constitue à la fois un enjeu sanitaire majeur et une dépendance économique pour l’État. Les campagnes de prévention peinent à rivaliser avec un marché où les prix restent relativement accessibles et où la consommation demeure socialement ancrée. Les touristes européens ne s’y trompent pas : à moins de 3 euros le paquet, beaucoup s’approvisionnent lors de leur séjour dans le pays.

Mais la pénurie actuelle pourrait produire salutaire un effet inattendu. Privés de leur consommation habituelle, certains fumeurs envisagent un arrêt contraint et forcé. « Franchement, ce n’est pas plus mal comme opportunité pour arrêter… même si ça n’a pas été un choix au départ », confie ainsi Hatem, 38 ans, employé de bureau à Tunis.