Levée de boucliers contre le rapport « Colibe »

 Levée de boucliers contre le rapport « Colibe »

Les membres de la “Colibe”


Depuis que le rapport de la Commission des libertés individuelles et de l'égalité fut rendu public, pas un jour ne s’écoule sans son lot de controverses et sans que la tension ne monte autour dudit rapport. Le point sur les derniers développements.



 


Il y a d’abord eu, le 28 juin, le communiqué (ci-dessus) des professeurs, des cheikhs et des savants de l’Université de la Zitouna. D’ordinaire discrète s’agissant des débats de société, la prestigieuse institution a pris à témoin l’opinion nationale, pour décréter le contenu du rapport comme « contraire aux enseignements du texte coranique et de la sunnah », et demander à l’issue d’une condamnation ferme, le retrait pur et simple du rapport.


Pour l’ancienne députée de la Constituante, Selma Mabrouk, « l'Université de la Zitouna n'a plus rien de Zeytounien… Exit l'esprit fondateur réformiste basé sur la lecture des "makassed" de l'Islam (esprit auquel se réfère tout autant la Constitution). Le communiqué de ces "enseignants" évoque plus une déclaration daechienne qu'autre chose : du takfir bien enveloppé, mais évident, des mensonges éhontés, faisant endosser au rapport de la COLIBE l'absolution de certains péchés, une manipulation grossière de l'opinion, celle qui ne prend pas la peine de lire et de s'informer correctement, et pour finir, un slogan qui vaut ce qu'il vaut : "ce rapport est contre l'intérêt des femmes et des enfants" ! ».


 


Divisé sur la question, Ennahdha temporise


Observant ces dernières années une posture du mouton noir parmi les dirigeants d’Ennahdha, consistant à opter pour toujours plus de pragmatisme, Lotfi Zitoun, proche conseiller politique de Rached Ghannouchi, s’était solidarisé avec la présidente de la Colibe, Bochra Belhaj Hmida, contre les menaces de mort que celle-ci aurait reçues en marge de la publication du rapport.


Mais dans un statut publié sur les réseaux sociaux, l’homme tempère sa position, en distinguant son soutien personnel à son amie féministe, du soutien idéologique au rapport dont il précise qu’il « ne l’a pas encore lu dans son intégralité ». Il révèle au passage que la présidence de la République lui avait proposé d’intégrer la Colibe lors de sa formation, proposition qu’il avait alors déclinée « pour des motifs personnels, et n’étant pas spécialiste de ces questions ».


Sur Facebook, un hashtag assorti d’un badge de photo de profil a cependant fait son apparition cette semaine, sur lequel on peut lire un cinglant « Je suis musulman, je suis contre la Commission de Bochra ». Couleur rouge vif, il est arboré par de nombreux jeunes conservateurs issus des jeunesses et des bases d’Ennahdha, mais aussi par des indépendants.


 


Les modernistes persistent et signent


Pour le député Machroû Tounes Sahbi Ben Fredj, qui s’exprimait lui aussi sur les réseaux sociaux hier dimanche, « L’évolution de l’humanité est faite de cumuls mais aussi de mutations subites et inattendues qui font changer le cours de son histoire », suggérant ainsi qu’il n’est pas toujours nécessaire d’attendre qu’une société soit prête à accepter les changements pour les entreprendre.


D’autres encore considèrent que « sur le plan de la communication, et même politiquement, la Présidence de la République a jeté en pâture Bochra Bel Haj Hmida et la Colibe », allusion au fait que Béji Caïd Essebsi et les siens, après avoir commandé le rapport, observent pour l’heure un silence prudent.


 


La problématique du rapport « package » 3 en 1


Si certains passages du rapport en question relèvent du bon sens compassionnel, notamment ceux relatifs aux enfants biologiques, innocents et souvent sans droits, ou encore de l’universalisme abolitionniste (la peine de mort de toute façon non pratiquée en Tunisie depuis le début des année 90), d’autres passages du même rapport procèdent quant à eux clairement d’un backround féministe, plus précisément le plus radical de tous, dit de quatrième vague, lorsqu’il s’agit par exemple de l’octroi du nom de famille de la mère aux enfants.


Y a-t-il anachronisme en la matière, ou en d’autres termes ce que d’aucuns appellent des « problèmes de pays riches » ? C’est en tout cas sur ces questions que le rapport s’expose à la critique : en focalisant sur des débats de société généralement propres à des sociétés occidentales et scandinaves économiquement prospères, ses rédacteurs ont pris le risque d’apparaître comme outrageusement élitistes, déconnectés du quotidien du peuple, y compris sur la question de l’égalité dans l’héritage où la plupart des Tunisiens n’ont pas grand-chose à hériter.


 


Seif Soudani


 


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Seif Soudani