« Être antisioniste c’est s’opposer à un mouvement politique : ce n’est donc pas du racisme », Dominique Vidal, historien

 « Être antisioniste c’est s’opposer à un mouvement politique : ce n’est donc pas du racisme », Dominique Vidal, historien

Dominique Vidal


Dominique Vidal est journaliste et historien. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages traitant de la question israélo-palestinienne. Il revient pour Le Courrier de l'Atlas sur certains des propos tenus ce dimanche par Emmanuel Macron lors de la commémoration du Vel'd'hiv et qui ont indigné les mouvements de solidarité de la Palestine. 


LCDL : Qu'avez-vous pensé du discours d'Emmanuel Macron tenu ce dimanche (16 juillet) lors de la commémoration de la rafle du Vel' d'Hiv?  



Dominique Vidal : A part la toute fin, je dirais qu'il s'agissait d'un excellent discours. Dans la continuité de celui du président Chirac en 1995. Emmanuel Macron a expliqué clairement, de manière très pédagogique, en quoi la responsabilité de l'État français était totale pendant la rafle du Vel d'Hiv en juillet 1942 où des milliers de juifs ont été déportés. Il a rappelé fort justement que "pas un Allemand" n'avait participé à la rafle. Les policiers étaient tous Français. Je dois dire qu'Emmanuel Macron a un vrai talent pour les discours : chez lui, ils ne sont jamais traditionnels.


Par contre, j'ai un vrai souci avec la fin de son discours. En disant que "l’antisionisme est la forme réinventée de l’antisémitisme", Emmanuel Macron crée une confusion absurde et dangereuse entre antisionisme et antisémitisme. On ne peut pas mettre sur un même pied d'égalité les deux. Être antisémite, c'est haïr tous les Juifs. Être antisioniste c'est s'opposer à un mouvement politique : ce n'est donc pas du racisme.


Les définitions du mot sionisme sont nombreuses. Pour vous, qu'est-ce que le sionisme ?  


Le sionisme est né en 1896 avec le livre de Théodore Herzl : "L'État des Juifs". Herzl avait pour ambition de créer un État pour tous les Juifs du monde en Palestine. A l'époque et même jusqu'en 1939, l'immense majorité des Juifs préfère vivre dans leurs pays respectifs. Le sionisme a toujours été l’objet de fortes contestations parmi les Juifs. Avant la guerre mondiale, les Juifs sont communistes, sociaux-démocrates  ( du parti Bund), libéraux, orthodoxes, mais seule une minorité défend le projet sioniste et a fortiori gagne la Palestine.


Les choses changent après la Shoah. L'O.N.U, pressée d'abord par les Américains et les Soviétiques, puis par l'Europe, décide l'établissement d'un État juif en Palestine qui voit le jour le 14 mai 1948 mais aussi d'un État arabe. A ce jour, il n'y a toujours pas d'État palestinien.


Avec la naissance de l’État d'Israël, le sionisme a donc atteint son objectif. Les survivants du génocide déportés depuis l’Europe de l’Est ne pouvaient pas rentrer chez eux à cause de l’antisémitisme de la population locale, mais ils n’étaient pas non plus autorisés à se réfugier aux États-Unis. Voilà pourquoi ils ont gagné le nouvel État juif.


Si on suit le raisonnement d'Emmanuel Macron, l'immense majorité des Juifs d'avant 1948, qui étaient pour la plupart antisionistes seraient donc des antisémites. Un raisonnement absurde mais qui a pour but de faire taire toute critique de la politique israélienne.


Pour beaucoup aujourd'hui, le sionisme est associé à l’impérialisme, à la colonisation, à l’occupation, à la violation de droits humains des Palestiniens. La critique du sionisme est donc parfaitement légitime. 


Vous n'employez jamais le mot sionisme, sauf si on vous demande ce que vous en pensez. Pourquoi ce choix ? 


Parce que je trouve que c'est contre-productif de poser le conflit en des termes idéologiques : cet épisode le confirme. Les partisans inconditionnels d'Israël s'en servent même pour faire passer les "antisionistes" pour de vulgaires antisémites. Je préfère plutôt pointer les nombreuses violations du droit international commises régulièrement par l'État d'Israël. Et il y a de quoi faire. Soyons précis dans nos critiques. 


Ces déclarations d'Emmanuel Macron vous inquiètent-elles? 


Oui. Manuel Valls a été le premier en 2014 à mettre sur le même plan antisémitisme et antisionisme. On ne peut pas accepter que le droit international s'applique partout dans le monde mais pas à Israël. Ce qui m'inquiète également c'est cet effet miroir : d'un côté, Macron et Netanyahou veulent faire croire qu'être antisioniste, c'est être antisémite, de l'autre, celles et ceux qui nous expliquent que juif égal sioniste. 


Est-ce plus facile pour un Juif de critiquer la politique israélienne ? 


Certainement. Comme il est "plus facile" pour un Arabe ou un musulman de critiquer un pays arabe. Alors qu'il s'agit dans tous les cas de dénoncer des injustices. Croyez-moi : nous, les Juifs anticolonialistes sommes régulièrement victimes de campagne de dénigrement. Il nous arrive d'être taxés d'antisémitisme. Ce qui m'oblige à rappeler parfois que mon père a passé près de deux ans à Auschwitz tandis que ma mère devait être cachée dans une famille du Chambon-sur-Lignon…


Propos recueillis par Nadir Dendoune

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.