« Il va falloir se retrousser les manches si on veut éviter d’autres horreurs », Mourad Benchellali, ancien détenu de Guantanamo

 « Il va falloir se retrousser les manches si on veut éviter d’autres horreurs », Mourad Benchellali, ancien détenu de Guantanamo

Mourad Benchellali

Mourad Benchellali a aujourd’hui 34 ans, il est le papa d’un petit garçon de 9 ans. Sa vie bascule à l’âge de 19 ans. Deux mois avant le 11 septembre 2001, il part en Afghanistan. Emprisonné à Guantanamo pendant deux ans et demi, puis 18 mois à Fleury-Mérogis à son retour en France, il a tenté en vain pendant dix ans de faire entendre sa version des faits. La multiplication des départs de jeunes en Syrie et les attentats perpétrés sur le sol français ont changé la donne.

 

Depuis deux ans maintenant, il sillonne la France et tente à travers son histoire de dissuader ceux qui seraient tentés par l’idéologie de Daech. Mais depuis quelque temps, Mourad Benchellali semble ne plus faire l’unanimité et  rencontre quelques difficultés : conférences annulées, propos déplacés à son égard, etc. Mourad Benchellali en a gros sur la patate et il nous dit pourquoi.

 

LCDL : Vous semblez en colère?

Mourad Benchellali : Je ne le suis pas. Je suis juste un peu déçu, voire triste. Je rencontre certaines difficultés. Certaines de mes conférences sont annulées. Par exemple, fin février, le rectorat de Rennes m’a refusé l’accès aux écoles de son académie. Il y a quelques jours, j’étais dans un centre social dans le quartier de La Meinau à Strasbourg. Les collégiens de la ville n’étaient pas présents parce que le préfet avait interdit aux établissements de venir me rencontrer. Il y a un mois, j’étais dans un lycée du sud de la France, où j’ai vu trois classes. Ca s’est super bien passé : tout le monde était content. Puis, en rentrant chez moi, je reçois un courriel d’une professeur qui m’annonce qu’elle regrette de m’avoir invité, parce qu’elle avait lu quelque part sur internet que « mon père était un salafiste ». Je ne comprends pas cet amalgame. Je vais dans les écoles parce que c’est difficile de faire venir des élèves dans les centres sociaux, mais cela va être compliqué de faire passer mon message si on commence à me refuser l’accès aux écoles… Surtout, il n’y a plus de temps à perdre et il va falloir se retrousser les manches si on veut éviter d’autres horreurs. Et je pourrais vous raconter d’autres anecdotes.

 

Comment expliquez-vous ce revirement ?

Depuis les attentats du 13 novembre, j’ai l’impression que c’est plus difficile. J’ai longtemps hésité à le dire mais je crois bien qu’il y a du racisme derrière tous ces refus. Si je ne m’appelais pas Mourad Benchelalli et si je venais pas de Vénissieux (NDLR : banlieue lyonnaise), les choses seraient plus simple. Et puis, les institutions mettent toujours les mêmes personnes en avant. Elles sont deux ou trois à être invitées partout. Elles tiennent le même discours et si quelqu’un d’autre tient un discours différent, on le blackliste.

 

C’est-à-dire ?

Ce que je veux dire c’est qu’en France, nous sommes dans une laïcité intégriste. Mon rôle n’est pas de tenir un discours « laïque » devant les élèves : je suis là pour éviter que les jeunes se radicalisent. Je ne vais pas non plus dans les écoles faire du prosélytisme. Mon discours n’est pas en contradiction avec la République et la laïcité. Je raconte mon histoire, mon parcours, sans langue de bois, je raconte la réalité. Visiblement, ce n’est pas assez : dois-je dire « Vive La France », « A bas le Voile » et inciter les jeunes à ne pas faire le ramadan, pour être accepté dans les écoles ?

 

Vous avez moins de mal dans les autres pays…

Effectivement, en Belgique ou en Suisse, je suis très bien accueilli. Je n’ai jamais eu aucun problème là-bas. Je ne comprends pas que certains m’empêchent de tenir des conférences en France. Il y a quelques jours, j’ai été invité en Rhône-Alpes pour parler « déradicalisation ». Mon public était composé essentiellement de policiers et de gendarmes. Alors, si vraiment, j’étais un danger, croyez-vous que j’aurais pu tenir une telle conférence ?

 

Propos recueillis par Nadir Dendoune

Avatar photo

Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.