« Dénoncer les atrocités du 7 octobre ne remet pas en cause la légitimité de la cause palestinienne », Madeleine, juive anticolonialiste

 « Dénoncer les atrocités du 7 octobre ne remet pas en cause la légitimité de la cause palestinienne », Madeleine, juive anticolonialiste

Madeleine qui s’exprime sous un nom d’emprunt est enseignante dans un collège de banlieue parisienne. Elle milite depuis de nombreuses années pour faire entendre « une autre voix juive ». Alors que la situation au Proche-Orient est catastrophique, cette militante anticolonialiste a accepté de répondre à nos questions. 

Elle a préféré garder l’anonymat : elle craint que ses prises de position ne lui créent des problèmes au travail. Elle souhaite également protéger ses enfants. D’autres militants juifs anticolonialistes ont reçu des menaces de mort.

Qu’avez-vous ressenti le 7 octobre à l’annonce des massacres orchestrés par le Hamas sur des civils israéliens ?

Quand j’ai pris conscience de ces massacres, je me suis dit « quelle horreur », mais j’ai tout de suite pensé que c’était prévisible. Quand toute ta famille à Gaza a été tuée par l’armée israélienne lors des précédentes guerres, tu es alors capable de produire des choses monstrueuses.

Ça ne veut pas dire que ce qui est arrivé n’est pas grave. Je le répète : ce n’est jamais justifiable de s’en prendre à des civils, des bébés mais c’était malheureusement prévisible.

Vous avez été aussi déçue par certaines personnes qui militent à vos côtés….

Tout comme du côté de mon entourage non militant, je me suis parfois sentie en décalage. Chez les personnes non impliquées dans la solidarité avec les Palestiniens, il y avait cette quasi-impossibilité à comprendre l’impératif de recontextualiser ce qui s’était produit. On a beau savoir qu’expliquer n’est pas justifier, il y avait une sorte de blocage.

A contrario, sur les réseaux sociaux, j’ai vu passer de nombreux posts ou textes de militants qui, selon moi, ne dénonçaient pas toujours suffisamment ce qui s’était produit le 7 octobre. Il ne faut jamais déshumaniser les êtres humains, peu importe qui ils sont ou ce qu’ils ont fait. Les Israéliens comme les autres. Dénoncer ces atrocités est indispensable et ne remet nullement en cause la légitimité de la cause palestinienne.

Comment l’expliquez-vous ? 

Je pense qu’à force de vouloir défendre une cause et pour ne pas alimenter le discours dominant mortifère, on en vient parfois à mettre de côté, voire minimiser certains phénomènes.

Il me semble que c’est une erreur car cela risque de nous décrédibiliser et peut nous amener, par moments, à nous « déconnecter » de la réalité. Les discours idéologiques sont nécessaires mais tout n’est pas justifiable par la cause.

Et quand je pense très concrètement aux jeunes que j’ai devant moi chaque jour au travail, je me dis que, en ce moment, nous avons aussi besoin d’entendre des voix apaisantes, des messages d’espoir et d’amour entre communautés.

Dans les milieux militants et, je dois le dire, dans la société en général (au sein de laquelle ils s’inscrivent), la mort de Dominique Bernard n’a pas fait l’objet de beaucoup d’attention. L’impression qu’on ne peut pas combattre l’islamophobie, être en même temps solidaire des professeurs d’histoire, et dénoncer l’extrémisme religieux islamiste. Cela n’a pourtant rien à voir, tout comme on peut et, j’ajouterais, on doit dénoncer l’antisémitisme et la politique génocidaire actuelle d’Israël.

Que pensez-vous de la riposte israélienne aux massacres du 7 octobre ?

Je suis scandalisée. Ce ne sont pas seulement des milliers de civils innocents qui meurent chaque jour à Gaza. Ce n’est pas seulement une perspective de paix juste à long terme qui s’éloigne. Ce n’est pas uniquement la croyance en un droit international qui s’efface.

C’est aussi le sens que donnent certains à des mots, qui m’effraie : quand un massacre se fait appeler « guerre », quand une politique de nettoyage ethnique est qualifiée de « défense », quand la demande d’un cessez-le-feu est presque considérée comme un soutien à une organisation terroriste, alors là, l’heure est grave.

Tous ces irresponsables sont en train d’achever le fossé entre le peuple de France et ses représentants politiques. Après ce qui se produit actuellement, quel sens vont avoir les mots ? Comment faire confiance à nos représentants politiques ? Et quelle valeur accorder au droit international ?

 

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Comment êtes-vous devenue militante décoloniale ?

Ça s’est fait assez naturellement. Une grande partie de la famille de ma grand-mère a été déportée pendant la seconde guerre mondiale par les Nazis. Ma mère, professeur d’histoire, m’a élevée dans un devoir de mémoire mais pas simplement à destination des Juifs.

Gamine, et durant toute mon adolescence, j’ai eu en moi le traumatisme de la Shoah. Il a fait partie de mon Adn. Mais ma mère m’a surtout toujours appris à détester tous les racismes, toutes les injustices.

Fin 2008 quand l’armée israélienne a commencé à bombarder Gaza, j’ai commencé à  m’intéresser à ce qu’il se passait au Proche-Orient. Je ne connaissais pas bien ce conflit, je voulais avoir un point de vue factuel, et non partisan, alors j’ai décidé de m’y rendre.

Je n’avais pas de lien particulier avec Israël, sauf un grand oncle lointain qui habitait là-bas. Je suis allée dans un village palestinien près de Bethlehem en 2011. Et j’y ai vu l’arbitraire israélien. Le matin, nous faisions des activités avec les enfants et l’après-midi, on rencontrait des Palestiniens partisans de la résistance populaire non violente.

Dans ces années-là, le mouvement grandissait. Malheureusement, même leur révolte pacifiste n’a octroyé aucun droit pour les Palestiniens. La colonisation et la dureté de l’occupation de leur territoire se sont au contraire accentuées.

En tant que juive, craignez-vous de voir une multiplication des actes antisémites en France ?

Oui. J’ai peur qu’une bombe explose dans une synagogue. J’ai aussi peur pour mes amis arabes et/ou musulmans qui risquent aussi d’être pris dans un amalgame insupportable. J’aimerais rappeler que l’immense majorité d’entre eux sont pour la paix, une paix juste et durable entre les Palestiniens et les Israéliens.

L’autre jour, je suis allée à la manifestation en soutien au peuple de Gaza à Paris, celle qui était interdite car potentiellement dangereuse, notamment pour les Juifs. J’avais avec moi une pancarte « Juive contre le génocide en Palestine ».

Je n’ai eu que des remerciements, des gens heureux de prendre en photo la pancarte. J’ai même eu droit à 4 ou 5 câlins : des femmes se présentant comme arabes, musulmanes et une Palestinienne de Gaza qui avait les larmes aux yeux en me voyant. Aucune insulte ou menace… Tous ces élans de fraternité et d’amour, c’est ça qui me donne de l’espoir aujourd’hui.

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.