« Algérie, sections armes spéciales » : un documentaire inédit sur l’utilisation d’armes chimiques par l’armée française

 « Algérie, sections armes spéciales » : un documentaire inédit sur l’utilisation d’armes chimiques par l’armée française

Photos : DR

C’est une histoire que la France aurait préféré garder sous clé. Un sujet explosif resté dans l’ombre pendant plus de soixante ans. Le documentaire Algérie, sections armes spéciales, réalisé par la journaliste Claire Billet, lève enfin le voile sur l’utilisation d’armes chimiques par l’armée française pendant la guerre d’Algérie.

Diffusé le 16 mars à 23 h sur France 5, ce film didactique met en lumière une pratique aussi méconnue que redoutable : la « guerre des grottes », où des gaz toxiques ont été employés pour traquer et éliminer les combattants du FLN retranchés dans des cavités naturelles.

Un tabou d’État

Ce travail d’enquête s’appuie notamment sur les recherches de l’historien Christophe Lafaye, qui a bataillé pendant des années pour accéder aux archives. « Il n’a pas eu accès à toutes », regrette Claire Billet, soulignant le verrouillage de ces documents sensibles.

Les preuves, pourtant, s’accumulent. À travers des témoignages d’Algériens et de Français, des recherches minutieuses et des documents exhumés des archives nationales d’outre-mer, le film révèle l’ampleur du phénomène.

Oui, l’armée française a utilisé des armes chimiques. Oui, ces opérations étaient méthodiques et couvertes par un secret absolu. Et non, personne ne voulait en parler. « Ça me semblait invraisemblable qu’après soixante ans, cette histoire soit si méconnue », confie Claire Billet.

L’enquête met en évidence l’usage de substances interdites comme le chlore, le phosgène ou encore le gaz moutarde, déjà utilisées lors de la Première Guerre mondiale. Leur emploi était pourtant strictement prohibé dans les années 1950 par les conventions internationales. Mais dans les montagnes algériennes, ces gaz ont bien été testés, ordonnés et utilisés à grande échelle.

Des traces encore visibles

Claire Billet s’est rendue sur le terrain, en Kabylie et dans les Aurès, où les souvenirs de ces attaques chimiques restent vifs. Des survivants livrent des récits poignants, confirmés par des documents d’archives. Pourtant, l’accès aux archives militaires demeure un véritable parcours du combattant.

« Nos demandes de tournage au Service historique de la Défense ont été refusées », explique la réalisatrice. Grâce aux archives nationales d’outre-mer et au travail acharné de Christophe Lafaye, certaines pièces du puzzle ont pu être reconstituées.

Ce documentaire ne se contente pas de révéler l’existence de ces armes interdites ; il met aussi en lumière l’ampleur du mensonge d’État qui les a entourées.

Comment une telle vérité a-t-elle pu être occultée si longtemps ? Quels mécanismes ont permis de l’enterrer sous des tonnes de documents classifiés ? Algérie, sections armes spéciales pose ces questions frontalement et apporte une démonstration implacable.

Un crime toujours nié

Plus de soixante ans après la fin de la guerre d’Algérie, les effets des gaz se font encore sentir. « On ignore encore combien de temps ces gaz mettent à se dégrader », rappelle Claire Billet. Dans le film, un Algérien témoigne : « Encore aujourd’hui, on ne peut pas entrer dans certaines grottes, l’odeur du gaz est toujours là. »

Les séquelles persistent. En 2023, le ministère français de la Défense a reconnu qu’Yves Carlino, ancien militaire ayant servi en Algérie et témoin dans le film, avait été gazé pendant la guerre.

L’usage des armes chimiques ne se limite pas à la guerre d’Algérie, ni à la France. « Dans les guerres de décolonisation, la France n’a pas été le seul pays à utiliser des armes chimiques », confirme Claire Billet. Mais leur usage remonte bien plus loin. « Dès 1845, lors de la conquête de l’Algérie par la France, les enfumades avaient déjà été employées pour exterminer des populations entières dans des grottes. »

Hasard du calendrier, la diffusion du documentaire de Claire Billet intervient alors que les tensions entre la France et l’Algérie restent vives. En mettant en lumière un pan méconnu et sensible de l’histoire coloniale, ce film ne manquera pas d’alimenter le débat et de raviver les blessures du passé.

 

Avatar photo

Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.