Cancers précoces : pas de “hchouma” à avoir

crédit photo Isabelle Souriment / Hans Lucas via AFP
Magazine : Numéro 209- Février 2026
Depuis les années 2000, on observe en France une augmentation du nombre des diagnostics de cancers précoces chez les moins de 50 ans. Si les causes sont multiples, les façons d’y faire face mettent en lumière le courage des patients et l’importance de pouvoir compter sur des soutiens tout au long de ces périodes compliquées.
EN BREF :
Les cancers précoces progressent chez les moins de 50 ans en France.
En 2023, 433 136 nouveaux cas ont été diagnostiqués.
Cancer colorectal, sein et rein figurent parmi les plus fréquents.
Mode de vie, environnement et génétique sont évoqués parmi les facteurs.
Consulter tôt au moindre doute peut limiter les retards de diagnostic.
En 2023, 433 136 nouveaux cas de cancer ont été diagnostiqués en France, dont 187 526 chez les femmes, selon l’Institut national du cancer. L’âge médian au moment du diagnostic était de 70 ans chez les hommes et de 68 ans chez les femmes. Mais selon plusieurs études, les moins de 50 ans sont davantage touchés qu’auparavant, même si l’incidence globale reste faible comparée à celle observée chez les seniors. À l’échelle mondiale, une progression des cancers précoces est également constatée.
Chez les jeunes adultes, les cancers les plus fréquents sont le cancer colorectal, le cancer du sein et du rein, certains lymphomes, ainsi que des tumeurs plus rares mais en augmentation (glioblastomes, sarcomes). Si le patrimoine génétique peut jouer un rôle, le mode de vie moderne – obésité, sédentarité, alimentation ultra-transformée –, ainsi que l’exposition aux perturbateurs endocriniens ou aux polluants contribueraient à accroître la prévalence de la maladie. Enfin, il convient de souligner les progrès réalisés par la science en matière de dépistage, de diagnostic et de codage des registres de cancers.
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“Je l’ai accepté, parce que c’était mon destin”
Sofiane (le prénom a été modifié pour des raisons familiales et professionnelles), ingénieur informatique franco-marocain de 37 ans, n’avait aucune raison particulière de s’inquiéter. Marié et père de trois enfants, dont un nourrisson, il souffrait pourtant de douleurs digestives récurrentes. Mais ces symptômes, présents depuis l’enfance, ne l’alarmaient pas. Il les attribuait à une infection ou à une fatigue passagère.
“Chaque année, j’avais des globules blancs souvent élevés, mais personne ne s’en inquiétait. Cette fois, un médecin s’est montré plus vigilant en apprenant que cela durait depuis longtemps. Il a insisté pour que je fasse des examens plus poussés. À aucun moment je n’ai pensé au cancer. On me l’a annoncé après une biopsie de la moelle osseuse, la veille de mes 37 ans. Là, j’ai compris que ma vie venait de basculer.”
Le mot est lâché. Sofiane est atteint d’un cancer du système lymphatique, par chance guérissable. Le papa accepte la rupture brutale que la maladie va provoquer dans sa vie professionnelle, familiale et dans ses projections d’avenir. “Dans ma tête, le cancer était une maladie de personnes âgées. J’avais vu deux oncles en souffrir, mais ils avaient plus de 70 ans. À 37 ans, avec trois enfants, ce n’est même pas une hypothèse. Puis je l’ai accepté, parce que c’était mon destin.”

Chargée de communication, coach et animatrice radio, Dounia Makhlouf incarne la femme active de 45 ans au sommet de sa carrière. Très engagée, elle élève également seule ses trois enfants depuis son divorce. Pour elle, c’est un geste anodin qui lui sauvera la vie. “Un matin, sous la douche, j’ai senti une boule sous mon sein. J’ai immédiatement compris, même avant de voir un médecin. J’avais une certitude, et cette rapidité d’acceptation m’a sauvée.”
« Je ne voulais pas que les gens aient pitié de moi »
Son intuition était juste : elle est atteinte d’un cancer du sein triple négatif, une forme agressive souvent diagnostiquée chez des femmes plus jeunes, et parfois liée à des prédispositions génétiques. Elle confie ses enfants à sa mère et reçoit rapidement le soutien de sa famille. Pour Dounia, le cancer n’a jamais été une “hchouma”, un secret honteux que l’on dissimule. “Le silence peut être plus violent que la maladie. On pense protéger sa famille en ne disant rien, mais en réalité on s’isole soi-même. Je ne voulais pas que mes enfants portent cette peur. J’ai choisi mes mots et le bon moment. Le dire, c’était aussi reprendre le pouvoir.”
Pour Sofiane, la question s’est posée différemment : “Je ne voulais pas que les gens aient pitié de moi. J’ai préféré attendre, parce que j’avais besoin de calme. Ce n’était pas par honte, mais pour garder le contrôle de la situation.” Entre chirurgie, chimiothérapie et immunothérapie, le mental doit être solide pour préserver sa force et surmonter l’épreuve. “Il y a des jours où le corps est K.-O. Le mental veut avancer, mais le corps ne suit pas. Tu fais ce que tu peux. Et parfois, c’est déjà beaucoup.”
Se sentir soutenu favorise une meilleure adhésion aux traitements, une aide logistique précieuse et une réduction du stress chronique. “Le mental ne fait pas disparaître une tumeur, mais il aide à rester debout quand tout vacille. Il ne faut pas avoir honte d’être malade. Le silence isole plus que la maladie. Demander de l’aide, ce n’est pas être faible, c’est se donner une chance de survivre.”
Tous deux pratiquants, ils ont trouvé dans la religion musulmane un soutien intérieur. Sofiane perçoit la maladie comme une épreuve qui l’aide à relativiser : “Je ne me suis jamais demandé ‘pourquoi moi ?’ C’était écrit. Pas comme une punition, mais comme une épreuve. Ma foi m’a donné la force de poursuivre le traitement.”

Dounia en a tiré un livre en septembre 2025, C’était pas prévu… mais c’était écrit, dans lequel elle raconte son parcours. “Le corps souffre, mais la foi aide à traverser la solitude et à accepter l’incertitude. Je ne demandais pas un miracle, juste la force de tenir pour mes enfants.”
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“Attendre, c’est prendre un risque”
Aujourd’hui, les programmes de dépistage organisés débutent le plus souvent à partir de la cinquantaine. “Pendant la chimiothérapie, j’ai vu des femmes de 25 ans atteintes de cancers du sein ou de l’utérus. On pense que ça concerne les autres, mais le cancer ne demande pas l’âge. Au moindre doute – une boule, une fatigue inexpliquée –, il faut consulter. Attendre, c’est prendre un risque.”
Les avancées médicales ont permis d’identifier certains leviers de prévention : maintien d’un poids stable, activité physique régulière, augmentation de la consommation de fibres. “Être à l’écoute de son corps peut vous sauver la vie. Ne banalisez jamais une douleur qui dure. La prévention, c’est aussi une forme de protection.”
À retenir
Les cancers précoces restent moins fréquents que chez les seniors, mais leur progression est observée. Au moindre symptôme inhabituel, consulter tôt peut réduire les risques.
Repères sur les cancers précoces
Depuis les années 2000 — hausse observée des cancers précoces chez les moins de 50 ans en France.
2023 — 433 136 nouveaux cas diagnostiqués en France (INCa).
Septembre 2025 — Dounia Makhlouf publie un livre sur son parcours.
Aujourd’hui — dépistages organisés débutent le plus souvent à partir de 50 ans.
Chiffres clés
Nouveaux cas (France, 2023) | 433 136
Cas chez les femmes (France, 2023) | 187 526
Âge médian diagnostic (hommes) | 70 ans
Âge médian diagnostic (femmes) | 68 ans
Dépistage organisé (souvent) | à partir de 50 ans
