Denis Charbit : « Israël n’est pas un Etat normal »

crédit photo : Bruno Levy
Denis Charbit, professeur de sciences politiques à l’université ouverte d’Israël, à Raanana, analyse les fondements du pays, sa composition, ses fragilités structurelles et les conséquences du 7 octobre 2023. Selon lui, la boussole morale a été altérée par l’actuel gouvernement.
EN BREF
« Israël n’est pas fondé sur le modèle d’une nation civique. »
« Le massacre du 7-Octobre est d’une nature sans précédent. »
« La faillite de l’Etat a été un traumatisme. »
« Netanyahou a altéré la boussole morale d’Israël. »
Numéro 208 — janvier 2026
Votre ouvrage Israël, l’impossible Etat normal aux éditions Calmann Levy pose un diagnostic sévère. Que mettez-vous derrière cette notion de “normalité” ?
Denis Charbit : Cette notion de normalité a toujours été présente dans la pensée sioniste pour justifier le droit et l’intérêt pour les Juifs à se rassembler dans un Etat qui serait le leur. On a considéré que vivre dispersés à travers le monde, avec une terre et une langue commune virtuelle, était une anomalie et qu’il était donc légitime et nécessaire que les Juifs, à l’instar de tous les peuples, disposent, matériellement et concrètement parlant, d’un territoire, d’une langue et d’un Etat. Lorsque j’évoque dans le livre la “normalité”, je fais allusion à une démocratie, laquelle fonctionne selon des normes.
L’explication traditionnelle, c’est qu’Israël n’est pas comme les autres car, depuis sa naissance, il est confronté à la guerre avec ses voisins. Il est vrai qu’aucun Etat sur la planète ne vit cette condition. J’ai voulu dans cet ouvrage prendre le contre-pied de cette idée. Autrement dit, même si ce pays vivait en paix, un grand nombre d’aspects resteraient encore différents de la norme.
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Israël est présenté comme la seule démocratie du Moyen-Orient. Quels sont les nœuds structurels ?
Denis Charbit : Contrairement à la plupart des pays démocratiques, Israël n’est pas fondé sur le modèle d’une nation civique. Elle en a le nom : “les Israéliens”. Cette désignation comporte une référence juive, mais elle regroupe indistinctement des citoyens qui ont des religions, des origines ethniques et des langues différentes. Cependant, cette catégorie, qui est juridiquement capitale, ne remet pas en cause la conviction largement partagée qu’il y a dans le pays deux collectivités ethno-culturelles, linguistiques et religieuses qui vivent ensemble, sans pour autant se confondre, sans pour autant considérer que ces deux collectivités font nation. En Israël, il y a des Juifs et des Palestiniens.
Voulez-vous dire qu’Israël a du mal à vivre avec ses minorités ?
Denis Charbit : Les minorités et les membres de la majorité juive partagent la même citoyenneté. Les uns et les autres ont des droits civiques, sociaux et politiques, mais le fait d’être citoyen de l’Etat d’Israël ne crée pas, ni chez les uns ni chez les autres, l’idée qu’ils appartiennent à la même nation. Les Palestiniens d’Israël, au nombre de 2 millions (20 % de la population), disposent d’une carte d’identité et d’un passeport israélien, mais ils ne considèrent pas pour autant qu’ils font partie, avec les Juifs d’Israël, du même peuple. Les identités arabe et juive sont bien antérieures à la création de l’Etat d’Israël, qui n’a ni le souhait ni la capacité de créer une identité neuve. Le fait de partager l’espace public et politique n’entraîne pas la fusion des deux éléments en un seul. La langue (hébreu-arabe) et la foi (judaïsme-Islam) qui les distinguent conservent tout leur poids.
Ces deux communautés ethno-nationales pratiquent, de surcroît, l’endogamie : les populations juive et musulmane se marient à l’intérieur de leur communauté. Quelques couples mixtes existent (judéo-musulman, judéo-chrétien, chrétien-musulman), mais c’est du folklore. Lorsqu’un “mariage mixte” a lieu au sein des couches populaires, la femme se convertit en général à la religion de son mari. Si le phénomène touche les élites (sportives, artistiques, scientifiques), chacun des membres du couple conserve sa religion et s’écarte de toute pratique, ou alors produit un panaché. C’est la preuve ultime que les deux communautés ne font pas nation ensemble : les Juifs et les Palestiniens ne font pas en Israël un peuple judéo-palestinien.
Israël fonctionne sans Constitution, avec des lois fondamentales modifiables par une majorité simple. Comment un Etat peut-il prétendre à la normalité démocratique quand sa norme suprême peut être changée au gré des majorités ?
Denis Charbit : Israël a réussi durant des années à le faire, car la Knesset (le Parlement, ndlr) n’a pas abusé de son pouvoir législatif. Depuis 1945, les démocraties ont évolué et nettement penché en faveur du principe de l’Etat de droit, lequel est en capacité de limiter le pouvoir exécutif et législatif. En France, on a conçu pas moins de trois institutions pour incarner l’Etat de droit : la Cour de cassation, le Conseil d’Etat et le Conseil constitutionnel. En Israël, ces missions sont réalisées par une seule institution : la Cour suprême. D’où l’importance de son indépendance face au gouvernement et à la Knesset, qui sont main dans la main. Lorsque le gouvernement a voulu instaurer une réforme judiciaire, la réaction a été si vive que cette dernière n’a pas abouti. Mais il ne semble pas avoir renoncé, même après deux ans de guerre.
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Le 7 octobre 2023 marque-t-il pour vous une rupture intellectuelle ?
Denis Charbit : Israël a connu des milliers d’attentats et plusieurs guerres au cours de son histoire, mais le massacre du 7-Octobre est d’une nature sans précédent. Il y a bien eu la surprise de Kippour en 1973, lorsque l’Egypte a attaqué, mais cela n’est pas comparable. On n’a pas seulement surpris des soldats dans leurs casernes, on a massacré des hommes, des femmes et des enfants dans leur cuisine, leur lit ou leur salon. L’Etat a été défaillant pendant près d’une semaine. Lorsqu’on appelle la police, les pompiers, et que personne ne répond, la vacuité des pouvoirs publics est clairement ressentie. La faillite de l’Etat a été un traumatisme.
Cela a touché à la raison d’être même de l’existence d’Israël. Les Israéliens acceptent de vivre dans un climat tendu et compliqué car ils savent en contrepartie que le pays fera tout pour libérer celui qui est pris en otage. C’est le contrat social implicite que nouent les citoyens et en vertu duquel ils confèrent la légitimité au gouvernement. Après l’attentat du Bataclan, personne ne s’est dit que la France n’était pas capable de protéger ses citoyens. Le 7-Octobre a suscité ce doute, lequel explique en partie l’ampleur de la riposte israélienne. De plus, la question des otages, au nombre de 250, a aggravé le sentiment de solitude.
Le gouvernement Netanyahou a-t-il respecté le contrat ?
Denis Charbit : Non, il l’a foulé aux pieds et considéré, au nom de la raison d’Etat, que l’éradication du Hamas était prioritaire. Pour un grand nombre d’Israéliens, la priorité était la libération des otages et, dans ce but, il était juste et justifié d’arrêter la guerre. Au final, c’est ce qui s’est passé, mais personne n’est dupe : Netanyahou a été acculé, et c’est Donald Trump qui a entendu la revendication de la rue.
La société israélienne ne s’est mobilisée que pour la cause des otages. Elle ne s’est pas prononcée sur le déroulement de la guerre à Gaza. La presse ne disait quasiment rien de ce qui se passait à Gaza ou en Cisjordanie, où les colons ont tiré parti de la guerre pour multiplier les exactions. On observe que depuis la libération des otages, la télévision et la radio traitent enfin de la violence des colons en Cisjordanie. Pendant deux ans, les otages étaient la seule cause défendable.

(crédit photo : Jack Guez/AFP)
Vous avez énormément travaillé sur les utopies sionistes. Le sionisme peut-il incarner un projet éthique, alors qu’aux yeux du monde il apparaît comme le maintien du colonialisme contre les Palestiniens ?
Denis Charbit : Le sionisme est mortifère s’il est colonial. Pour la droite, Israël ne peut et ne doit exister que s’il perpétue sa domination sur la Cisjordanie, voire la bande de Gaza. Je me considère comme sioniste et comme anticolonialiste. Je désespère de cette tendance qui domine aujourd’hui au gouvernement. Le sionisme s’arrête en 1948 avec la création de l’Etat d’Israël. Désormais, il y a des forces politiques et idéologiques qui tiennent pour acquis l’Etat d’Israël, mais se disputent sur le cours qu’on veut lui faire prendre.
Une large partie de l’éthique juive classique valorise la justice, la bienveillance, la limite imposée à la violence. Comment comprenez-vous la tension entre cette tradition et la réalité de la guerre à Gaza ? Avez-vous l’impression qu’Israël a perdu sa boussole morale ?
Denis Charbit : J’en veux terriblement, et ce sera le cas jusqu’à la fin de mes jours, à ce gouvernement-là, parce qu’il a altéré cette boussole morale. Une éthique n’a de sens que si on détient le pouvoir. C’est quand on a une autorité qu’on est mis à l’épreuve : est-ce que ces principes moraux dictent notre comportement ou non ? Nous avons vécu une épreuve terrible parce que cette morale juive n’a pas inspiré ce gouvernement. Que l’Etat d’Israël ait échoué à ce point, volontairement ou non, c’est une blessure. Je le vis très péniblement à titre personnel, mais cela ne doit pas remettre en cause l’existence même d’Israël.
On observe une fracture frappante entre la diaspora juive française, souvent alignée sur le gouvernement israélien, et la diaspora juive américaine, où l’opposition interne est massive. Comment expliquez-vous cette divergence ?
Denis Charbit : Les liens qui unissent l’Etat d’Israël aux diasporas justifient qu’elles puissent se prononcer sur ce dernier. Cela peut aller de l’adhésion totale et absolue à la critique nécessaire et véhémente. Les Juifs du monde ont, par définition, un droit de regard sur ce qui se passe en Israël. Ils peuvent approuver et tout autant contester. La différence entre les communautés juives américaine et française dans leur rapport à Israël est due, selon moi, à la culture politique.
La République française est fondée sur la centralisation du pouvoir, détenteur de la légitimité. La culture politique américaine est fédérale, et la diversité des opinions est mieux admise. Regardez l’organisation des synagogues : en France, elle repose sur le modèle consistorial, qui exclut toute obédience qui n’est pas orthodoxe ; aux Etats-Unis, l’obédience libérale a droit de cité. Vous pouvez mettre sur une même estrade un rabbin libéral, un ultraorthodoxe, un sioniste, sans que cela ne gêne aucun d’entre eux. En France, cela ne va pas de soi.
En octobre dernier, vous avez publié le livre Yitzhak Rabin, la paix assassinée ? dans la collection Memento chez JC Lattès. Diriez-vous qu’Israël est encore capable, sociologiquement et politiquement, de produire un consensus constitutionnel ?
Denis Charbit : Malheureusement, toutes les sociétés démocratiques, libérales et occidentales, connaissent des polarisations terribles. Israël n’y échappe pas. Le pays n’est pas en mesure de produire du consensus. Cela devient compliqué de parler politique, même au sein des familles. Auparavant, entre un laïc et un religieux, entre un orthodoxe et un communiste, le dialogue était fécond et on écoutait les arguments des uns et des autres. La polarisation s’est amplifiée avec les réseaux sociaux.
Peut-il exister une nouvelle utopie israélienne du XXIe siècle ? Doit-elle être basée sur un double Etat, une fédération ou sur une autre formule à trouver ?
Denis Charbit : Les deux passions qui prédominent aujourd’hui sont la peur et la haine. Cela vaut pour les relations entre Juifs et Arabes, également pour les relations entre les religieux et les laïcs. Chaque groupe social désigne un Autre qu’il déteste. Tous participent de cette tendance sans exception. Benyamin Netanyahou est un mauvais génie qui sait tirer politiquement profit de cette situation. La nouvelle utopie en Israël consisterait à développer ce que j’appelle la “neutralité bienveillante”. Cela passe par l’éducation. Les massacres perpétrés par le Hamas et par le gouvernement de Netanyahou ont atteint des points de non-retour. Pour garder espoir, je dirais que quand on touche le fond, on ne peut faire que mieux ensuite. Pour cela, il faut impérativement un changement politique.
Pourtant, on dit souvent que la paix se fait entre hommes de guerre…
Denis Charbit : Je ne veux pas attendre l’apparition d’une future génération. Ceux qui, des deux côtés, ont franchi toutes les lignes rouges sont disqualifiés pour poser les jalons de la réconciliation. Cela passera par d’autres figures politiques en Israël et en Palestine.

À RETENIR
Selon Denis Charbit, les fragilités d’Israël sont d’abord internes et structurelles. Le 7 octobre 2023 a accentué une crise institutionnelle et morale déjà présente.
REPÈRES
1948 : Création de l’Etat d’Israël et Nakba palestinienne.
1967 : Guerre des Six Jours et occupation de la Cisjordanie et de Gaza.
1987–1993 : Première Intifada palestinienne.
2000–2005 : Seconde Intifada palestinienne.
7 octobre 2023 : Attaques du Hamas en Israël.
2024 : Publication de Israël, l’impossible Etat normal.
Octobre 2025 : Parution de Yitzhak Rabin, la paix assassinée ?
CHIFFRES CLÉS
Habitants en Israël : 10,178,000
Palestiniens citoyens d’Israël : 2,147,000 (21,1 %)
Habitants en Palestine (Cisjordanie + Gaza) : 5,289,152
Diaspora israélienne à l’étranger : 324,804
Diaspora palestinienne : environ 7,8 millions
