France/Maroc. Chantage aux visas

 France/Maroc. Chantage aux visas

Gérald Darmanin annonce la normalisation de la délivrance de visas aux Tunisiens après un an de limitation.

Est-ce que le moment d’imposer le visa aux ressortissants français est venu ? A mon humble avis, l’occasion est trop belle pour le royaume d’exiger la réciproque depuis que l’Hexagone a décidé de fermer hermétiquement ses frontières aux Marocains. 

 

Bien sûr, tel n’est pas le propos d’une association d’élus français comme le Cercle Eugène Delacroix, qui « déplore le maintien de la décision de réduire de moitié le nombre de visas Schengen octroyés aux Marocains ».

Dans une tribune signée par son président Salah Bourdi, le Cercle Eugène Delacroix interpelle la France sur sa décision politique de restriction à la circulation, laquelle «pose de sérieux problèmes sur le plan économique, culturel et symbolique». 

Il y a aussi notre ami Karim Ben Cheikh qui a adressé une question sur la délivrance des visas dans les postes consulaires au Maghreb, publiée au Journal officiel français le 2 août 2022, qui interpelle Catherine Colonna, cheffe de la diplomatie française, sur la baisse drastique de délivrance de visas dans les postes consulaires d’Algérie, du Maroc et de Tunisie. 

Mais force est de reconnaître que la patience des citoyens marocains est à bout : routiers au chômage, familles séparées , missions annulées à cause du diktat français. Des citoyens marocains excédés par ces mesures qui pensent de plus en plus qu’elles devraient faire l’objet d’une réponse équivalente à l’affront fait par la France au royaume. 

Dans ce pathos, l’inquiétante fracture qui s’installe entre les populations des deux pays est la conséquence logique de ces «mesures de rétorsion» imposées par le Quai d’Orsay et bien sûr validées ou plutôt encouragées par l’Élysée. 

Parmi les pires qualités de l’exception diplomatique française, « le recours au chantage sur chef d’Etat avec prise en otage des populations ». Avec les pays africains, la classe politique actuelle semble vouloir instaurer ce comportement pourtant si peu diplomatique. 

La banalisation tranquille de ce type de relations, son acceptation comme naturelle par une partie de la classe politique française actuelle en disent long sur le lent mais croissant avilissement démocratique de l’Hexagone. L’histoire des visas n’est qu’un aspect de la mauvaise gestion des relations avec le royaume de la part des « bleus » qui siègent désormais à l’Élysée. 

Alors que le Maroc a déjà commencé à diversifier ses relations commerciales avec une diplomatie économique tous azimuts y compris avec le Royaume-Uni et des pays influents comme les États-Unis et Israël, la France continue à se croire en terrain conquis et semble convaincue que sa politique de restriction des visas finira par faire rendre gorge au Maroc et le ramener à de meilleurs sentiments sur des dossiers aussi stratégiques pour l’Hexagone que celui de la Lydec, la régie d’eau et d’électricité du grand Casablanca, pour ne prendre que cet exemple. 

Le fait que les autorités marocaines n’aient pas donné le feu vert au changement d’actionnariat de cette filiale de Suez environnement à la suite du rachat de Suez par Veolia, met non seulement le « nouveau Suez », (entité créée par Meridiam et le fonds d’investissement américain Global Infrastructure Partners (GIP), avec le soutien de la Caisse des dépôts et consignations (CDC) française et de CNP Assurances) en difficulté et laisse présager d’un avenir sombre au groupe, en raison de sa fin de contrat en 2027. Il faut savoir que la Lydec pèse plus de 10 % du chiffre d’affaires et 40 % des actifs à l’international. 

On peut évoquer ainsi un bon paquet de marchés qui ne relèvent plus de la chasse gardée des groupes français qui se cassent désormais les dents régulièrement, à l’instar d’Eiffage qui s’était fait éjecter du mégaprojet de port en eaux profondes de Dakhla-Atlantique, qui avait été décroché par le tandem marocain Somagec-SGTM au détriment du puissant groupe de BTP français (même si aujourd’hui, on peut déplorer au passage la lenteur et les difficultés des travaux de construction de ce port stratégique pour le royaume, mais ça, c’est une autre histoire). 

Pour ceux qui ne le savent pas encore, ce droit fondamental qu’est la liberté de parcourir le monde, énoncé dans l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 correspond en fait à la liberté de circulation pour tous dans le monde entier. Mais sur les cent vingt-six articles que compte la convention Schengen de 1985, un seul concerne la liberté de circulation, tandis que les cent vingt-cinq autres visent à ériger des frontières extérieures, des murs, des barrières, des lieux d’enfermement, des expulsions, des dispositifs biométriques, juridiques, diplomatiques, technologiques, militaires, accords de réadmission etc … Le tout pour faire de l’Europe un bastion inexpugnable. 

Alors, pourquoi ne pas exiger la réciproque et instaurer des visas aux pays qui nous ferment leurs portes, à commencer justement par la France ? C’est devenu désormais une question de dignité.

Dans son dernier discours du trône, le monarque avait précisé que « l’Histoire du Maroc abonde en leçons et en réalisations confirmant que nous avons toujours surmonté les épreuves, à la faveur de l’indéfectible symbiose qui unit le trône et le peuple et des efforts consentis par les Marocains épris de liberté ».  

C’est quand l’histoire se met en branle que les politiques à la petite semaine ont du souci à se faire : tant que le nuage des visas planera sur les relations franco-marocaines, le destin du royaume se jouera ailleurs et c’est tant mieux pour le Maroc.

 

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Abdellatif El Azizi