Point de vue. Le décisionnisme impulsif de Donald Trump

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Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il existe des formes de décisionnisme impulsif et indécis chez certains dirigeants politiques. Le cas de Trump est exemplaire.
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Carl Schmitt, le juriste-philosophe allemand, est, on le sait, le théoricien du décisionnisme politique. Il n’a cependant envisagé que le décisionnisme fondateur ou restaurateur d’un ordre politique ou juridique (constitutionnel). Trump nous démontre tous les jours, depuis son second mandat surtout, qu’il peut exister un autre type de décisionnisme, que l’on pourrait appeler un « décisionnisme impulsif », voire désinvolte. Si, en effet, le décisionnisme est l’action politique qui tente de fonder ou de restaurer un ordre menacé, le décisionnisme impulsif (dans le sens chaotique et désordonné du terme) est lui-même un désordre manifeste, même si Trump croit instaurer par là un « ordre » libertarien ou néolibéral sauvage, et même si plusieurs observateurs considèrent que, malgré sa « folie » politique, c’est un homme déterminé. En tout cas, ce décisionnisme impulsif trumpien n’est nullement fondateur ou restaurateur, même si Trump a obtenu quelques résultats souhaités. Il y a bien un malentendu ou une contradiction et, dans ce cas d’espèce, Schmitt serait peut-être, s’il était en vie, appelé à réviser sa copie. En effet, peut-on appeler une agitation politique volubile une forme de décisionnisme ? Son esprit autoproclamé non guerrier (business oblige) ne se contredit-il pas avec les guerres successives qu’il a conduites durant ce second et dernier mandat (Israël, Iran, Venezuela, Syrie) ? Les guerres, il les mène d’ailleurs par personnes interposées (Ukraine par les Européens, l’Iran par Israël), et cela ne l’empêche pas de s’en vanter.
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On a souvent décrit Donald Trump comme un dirigeant autoritaire en puissance. L’analyse mérite d’être nuancée. Trump est moins un homme de décision et d’autorité qu’un improvisateur de décisions. Son pouvoir ne se déploie pas selon une logique systémique, mais selon une logique d’impulsion. C’est là que réside son « décisionnisme » bancal, bavard et maladroit. Le décisionnisme, dans sa version classique formulée par Carl Schmitt, suppose une cohérence et une rupture. La décision tranche un conflit fondamental, fonde un ordre, stabilise le champ politique et désigne l’ennemi. Elle a une portée structurante. Mais chez Trump, la décision est rarement fondatrice. Elle est réactive, circonstancielle, parfois contradictoire. Il revient souvent sur des décisions prises la veille, en politique interne comme en politique internationale (flottements, incertitudes et multiples revirements sur les droits douaniers, sur l’Otan, comme sur le cas iranien, « enfin » attaqué après quelques tergiversations). Or, pour un « décideur politique », comme on aime appeler les professionnels de la politique, revenir rapidement sur une décision ou paraître indécis n’est pas décider, loin s’en faut. C’est l’indécision.
Pour Trump, décider devient une manière d’occuper l’espace politique, de faire le show médiatique. L’homme aime que l’on parle de lui à longueur de journée et que l’on loue ses mérites et ses succès. Si les autres ne le font pas, il le fait lui-même sur son réseau social ou sur les chaînes de télévision qui lui sont inféodées. Les annonces abruptes, les revirements rapides, les déclarations unilatérales produisent une sensation de mouvement permanent. Mais ce mouvement ne va pas toujours dans le sens schmittien d’une fondation, d’une restauration ou d’une consolidation (juridique, institutionnelle, économique, diplomatique).
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Trump paie souvent le prix de ses désinvoltures décisionnelles. Il s’est souvent heurté aux contre-pouvoirs — tribunaux, Congrès, administrations fédérales, médias — ou aux États étrangers qui le contredisent au grand jour (Inde, Brésil, France, Canada, UE). Cette résistance des institutions et des acteurs internes et internationaux illustre l’absence de stratégie décisionnelle cohérente, malgré les apparences. En tout cas, s’il y a cohérence, elle est loin d’être visible. Le décisionnisme suppose une capacité à intégrer la décision dans un projet global. Chez Trump, le projet est souvent secondaire par rapport à l’acte. Le « m’as-tu-vu » immédiat l’emporte sur la décision mesurée, réfléchie et pesée, fût-elle de type autoritaire. Déclarer vouloir accaparer le Groenland ou le Canada et changer d’avis le lendemain, à la suite de pressions internationales, ne relève aucunement du décisionnisme, mais de l’indécisionnisme, même s’il existe un schéma « clair » dans son esprit.
La décision est spectaculaire, mais le revirement décisionnel ne l’est pas moins. La décision trumpienne ne crée pas nécessairement une norme, un choix non réversible, une orientation ferme. Elle mobilise peut-être sa base électorale en permanence et ses troupes, subjuguées par son audace et sa médiatisation outrancière, mais elle ne transforme pas l’essence de l’État dans la durée. Ce décalage explique la polarisation extrême qu’il suscite. Pour ses partisans, il incarne la rupture et le renouveau ; pour ses adversaires, l’arbitraire et le mensonge. En réalité, il incarne surtout un décisionnisme inachevé ou un souverainisme suspendu.
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C’est dire que son autoritarisme est loin d’être structuré. Il est des décisions qui réécrivent les constitutions, créent un nouvel âge, redéfinissent les rapports de force ou restructurent les institutions. Mais Trump privilégie le conflit immédiat. Il attaque plus qu’il ne fonde ou ne refonde. Il provoque plus qu’il n’institutionnalise. Son décisionnisme est donc, paradoxalement, contre-nature. Il renforce la centralité du chef, mais cela ne va pas dans le sens de la stabilité du pouvoir. Il exprime le primat de la volonté, mais ne parvient pas à le traduire en ordre durable. L’expérience trumpienne montre que la décision, si elle n’est pas accompagnée d’une stratégie institutionnelle patiente, risque de n’exister que dans un court instant, sans affecter la politique ou le régime politique en profondeur.
La maladresse de ce décisionnisme impulsif ne tient donc pas seulement au tempérament d’un homme, mais à la difficulté d’imposer une logique souveraine dans un cadre constitutionnel consolidé. Le décisionnisme impulsif trumpien comporte un risque majeur : celui de banaliser la décision souveraine elle-même. À force d’être utilisée comme un simple outil de communication, la décision perd sa gravité politique et historique. Elle devient un geste parmi d’autres, interchangeable, réversible. Or un souverainisme qui multiplie les décisions sans en assumer l’effet politique durable finit par se vider de sa substance.
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