De Paris à Argenteuil, les itinéraires multiples d’un objet de culte

 De Paris à Argenteuil, les itinéraires multiples d’un objet de culte

Des livres sur l’islam et des interprétations du Coran écrits en français sont exposés à la librairie « Librairie de l’Orient », à Paris.

Le Coran révèle, à travers ses lieux de vente, des rapports contrastés à la foi, à la culture et à la société française.

Par Fatma Torkhani

Dans la capitale comme en banlieue, le Coran se vend dans des lieux très différents, révélant autant de rapports au texte que de manières de le faire circuler. Des grandes librairies généralistes aux librairies musulmanes indépendantes, l’ouvrage sacré occupe une place à la fois discrète et centrale, entre objet spirituel, symbole identitaire et livre de transmission.

Boulevard Saint-Michel, l’une des plus célèbres librairies parisiennes, Gibert Jeune, propose une boutique spécialisée dans les spiritualités et l’ésotérisme. Entre les pierres précieuses et les dernières sorties tendance de livres de développement personnel, comme ceux de la youtubeuse Lena Situations, on retrouve des rayons consacrés aux trois religions monothéistes. Dans cet espace, le Coran cohabite avec des ouvrages de développement personnel, de santé alternative ou de religions comparées.

Alban, 54 ans, chef de rayon depuis plus de 30 ans, observe une approche avant tout commerciale. « On reste un commerce. On met en vente ce qui marche selon la demande des clients », explique-t-il. Ici, la religion n’est pas le cœur de l’activité. « Ce qui fonctionne le plus, ce sont l’ésotérisme et le bien-être. »

Pourtant, lorsqu’il s’agit de livres religieux, le constat est clair : « On vend plus de corans que de bibles. Les catholiques vont ailleurs en général, ils doivent sûrement se procurer leurs ouvrages dans des lieux plus spécialisés. »

Les clients viennent souvent avec une idée précise, savent quelle traduction ils cherchent et font confiance aux grandes maisons d’édition. « Pour les traductions, on s’appuie sur des éditeurs reconnus », confie le vendeur. Dans cet espace neutre et généraliste, le Coran apparaît comme un livre parmi d’autres, intégré à une offre large, accessible à tous les publics, croyants ou non.

Un des livres les plus vendus pendant le ramadan

À Argenteuil (Val-d’Oise), le décor change. L’espace est lumineux, l’encens et le bois d’oud parfument l’atmosphère. Fondée en 2008, la librairie Al Bayyinah est née d’un constat : l’accès aux livres religieux et culturels était limité en banlieue.

Thomas Sibille, l’un des membres fondateurs, auteur de plusieurs ouvrages, dont La Place de l’Islam en France, raconte un parcours personnel intimement lié à cette aventure. Issu d’une famille catholique, converti à l’islam en 2002, il a grandi entouré de livres. « Quand je me suis converti, j’ai acheté énormément d’ouvrages pour m’instruire. Mais il fallait aller à Paris pour trouver ce que l’on cherchait. »

Al Bayyinah ouvre alors comme librairie musulmane avant d’élargir son catalogue. Aujourd’hui, 80 % de l’espace est consacré aux livres : corans, exégèses, jurisprudence, spiritualité, histoire, sociologie, mais également médecine prophétique, art ou sciences. « On essaie de proposer tout ce qui existe, pour que chacun puisse trouver ce qu’il cherche. »

Le lieu abrite également un rayon consacré aux enfants, avec des jouets et des supports ludiques pour apprendre des sourates et écouter le Coran. Par ailleurs, la librairie commercialise des ouvrages des maisons d’édition Héritage et Al Bayyinah, créées par les mêmes fondateurs.

La clientèle est majoritairement musulmane, même si elle est loin d’être homogène : femmes, hommes, adolescents, familles, habitants du quartier ou visiteurs venus de loin… « Il y a aussi des non-musulmans, des curieux, des universitaires, des grands-parents qui veulent comprendre ce que lisent leurs enfants. »

Le Coran reste l’un des livres les plus vendus, particulièrement pendant le mois du ramadan. « Il y a un retour vers la foi, beaucoup viennent acheter un coran pour le lire pendant ce mois. » Les formats et les langues varient : arabe, français, phonétique, traductions littérales ou interprétatives. « On oriente les lecteurs selon leur démarche : méditation, apprentissage, étude approfondie… »

Curiosité intellectuelle ou politique

Certaines questions reviennent souvent, notamment chez les non-initiés. « Comment lit-on le Coran ? Par où commencer ? » Thomas Sibille conseille généralement les petites sourates, à la fin du livre, les premières révélées et les plus accessibles. Il évoque aussi certaines traductions, comme celle de Rachid Maach, pensée pour transmettre le sens et la musicalité du texte.

« Il y a un rythme, une beauté qu’il faut pouvoir percevoir même si l’on n’est pas arabophone. » Le Coran n’est pas seulement une œuvre à lire : c’est un texte à entendre, à mémoriser, à ressentir.

Malgré son amour du livre et les belles rencontres que son métier lui permet, Thomas insiste sur la difficulté de gérer une librairie spécialisée en France. Il évoque des « démarches administratives ralenties, des contrôles abusifs et la fermeture de comptes bancaires ».

 

Pour Haouès Seniguer, professeur des universités en histoire contemporaine des relations internationales à l’université de Montpellier Paul-Valéry, cet attachement dépasse largement le cadre religieux. « Le Coran fascine positivement ou négativement, bien au-delà des cercles musulmans. »

Depuis les attentats du 11 septembre, de nombreuses personnes s’y intéressent par curiosité intellectuelle ou politique. « Il y a un rapport très physique et charnel au texte. On le place en hauteur, on le manipule avec précaution. C’est un objet matériel, mais aussi une parole transcendante. »

Acheter un coran peut répondre à des motivations multiples : foi, héritage, don, décoration, apprentissage ou même affirmation symbolique. « Dans une France où l’islam est constamment mis en cause, posséder un coran peut devenir un geste politique. »

À l’heure où le texte est disponible gratuitement en ligne, l’acte d’achat conserve une forte charge symbolique. Le Coran circule, se transmet, se donne, s’offre. En librairie, il cristallise des usages pluriels, entre intimité spirituelle et visibilité publique.

Plus qu’un best-seller, il reste un objet vivant dont la présence sur les étagères raconte autant les trajectoires individuelles que les tensions et les aspirations de la société française contemporaine.

 

CORAN, ENQUÊTE SUR UN BEST-SELLER, un dossier réalisé par Rachid Benzine, Abdellatif El Azizi, Yassir Guelzim, Nadia Hathroubi-Safsaf, Fadwa Miadi et Fatma Torkhan

SOMMAIRE

Un sacré bouquin

Jacqueline Chabbi : « Le Coran indique la bonne voie, sans contraindre »

De kalima à baraka, retour aux sources du Coran

De Paris à Argenteuil, les itinéraires multiples d’un objet de culte

La parole de Dieu, pilier des trois religions monothéistes

Bataille de chiffres autour du livre sacré des musulmans (à paraître)

Six livres pour déconstruire les idées reçues (à paraître)