Tribune – Ramadan : pourquoi le jeûne reste une expérience spirituelle essentielle

 Tribune – Ramadan : pourquoi le jeûne reste une expérience spirituelle essentielle

Kahina Bahloul, historienne des religions, juriste, conférencière et imame. Docteure en sciences des religions (EPHE, Paris), spécialiste du soufisme, de la pensée d’Ibn ʿArabī et du droit islamique. Photo : DR

Le Ramadan, quatrième pilier de l’islam, est une période de jeûne, de spiritualité et de transformation intérieure. Héritée d’une longue tradition préislamique, cette pratique annuelle continue aujourd’hui de structurer le temps, de renforcer le lien social et de donner du sens à la foi des musulmans.

Par Kahina Bahloul*, historienne des religions, juriste, conférencière et imame. Docteure en sciences des religions (EPHE, Paris), elle est spécialiste du soufisme, de la pensée d’Ibn ʿArabī et du droit islamique.

 

Le mois de Ramadan occupe une place centrale dans l’islam. Chaque année, il structure le temps, modifie les rythmes et engage les corps comme les consciences. Le jeûne qui l’accompagne s’inscrit dans une histoire longue, faite de continuités religieuses, de pratiques anciennes et d’une pédagogie progressive du temps et du corps.

Le jeûne du mois de Ramadan devient obligatoire en l’an 2 de l’hégire, soit deux ans après la migration du Prophète Muhammad de La Mecque à Médine. Le Coran situe cette prescription dans une filiation antérieure : « Ô vous qui croyez ! Le jeûne vous a été prescrit comme il l’a été à ceux qui vous ont précédés, afin que vous atteigniez la piété » (Coran, 2:183).

Par cette formulation, le texte coranique inscrit le Ramadan dans une continuité spirituelle universelle, où le jeûne apparaît comme une voie ancienne de discipline intérieure et de conscience.

Avant l’institution du Ramadan, les premiers musulmans observaient notamment le jeûne du jour de ‘Âshûrâ’. Selon la tradition, le Prophète jeûna ce jour en référence au salut de Moïse et de son peuple face à Pharaon, affirmant ainsi un lien explicite avec les traditions bibliques. Le jeûne se présente alors comme un acte de mémoire, de gratitude et de fidélité spirituelle, déjà bien ancré dans le paysage religieux de l’Arabie et du Proche-Orient.

Le Ramadan s’enracine également dans des pratiques préislamiques. Des formes d’ascèse, de retraite et de purification morale existaient déjà, notamment chez les Qurayshites. La pratique du retrait spirituel (i‘tikâf), consistant à se mettre à l’écart pour prier et méditer, était familière. Le Prophète lui-même se retirait régulièrement dans la grotte de Hira. C’est là que se produisit l’événement fondateur de la révélation lors de la Nuit de la Valeur, évoquée dans le Coran : « La Nuit de la Valeur est meilleure que mille mois » (Coran, 97:3).

Cette nuit confère au mois de Ramadan un statut exceptionnel et une profondeur particulière, en liant révélation, intériorité et sacralisation du temps et de l’espace.

L’expérience du Ramadan se déploie ainsi bien au-delà de son cadre historique. Le jeûne engage une transformation du rapport aux gestes ordinaires. Manger, boire, parler, réagir : autant d’actes suspendus ou contenus. Cette retenue volontaire introduit un espace de silence et d’attention, propice à une forme de recentrage intérieur. Le temps semble s’étirer, les automatismes se relâcher, laissant place à une plus grande présence à soi.

Dans la tradition islamique, le jeûne se distingue par son caractère discret. Il ne s’expose pas, ne se donne pas à voir, et repose sur une abstention que seul Dieu peut véritablement connaître. Un hadith rapporte cette parole divine :
« Toute œuvre du fils d’Adam lui appartient, sauf le jeûne : il est à Moi et c’est Moi qui en donne la récompense. »

Le jeûne met ainsi l’accent sur l’intention et la sincérité, plutôt que sur l’apparence ou la performance.

Le Ramadan est également un temps de protection intérieure. En apprenant à se contenir, le jeûneur développe une vigilance éthique et une attention renouvelée à ses paroles et à ses actes. Le jeûne agit comme un rempart contre la dispersion, l’excès et l’oubli de soi, et invite à un rapport plus mesuré au désir, au corps et au temps.

Cette expérience demeure profondément collective et transformatrice. Les rythmes partagés, les ruptures du jeûne, la solidarité accrue rappellent que la spiritualité islamique se vit aussi dans le lien. Le manque éprouvé, la faim, la soif et la fatigue deviennent alors des expériences de seuil qui ouvrent à l’empathie et à une perception plus fine des fragilités humaines et sociales.

Dans des sociétés marquées par l’accélération, la saturation et la consommation permanente, le Ramadan introduit chaque année une autre temporalité. Pour de nombreux musulmans vivant en contexte minoritaire, il constitue à la fois un repère spirituel, un espace de ressourcement et une manière d’habiter le monde, avec davantage de sobriété et de conscience.

Ainsi, le Ramadan traverse les siècles sans perdre sa pertinence. Héritier de l’histoire ancienne des monothéismes, il demeure une pratique vivante, capable d’articuler intériorité, lien social, exigence spirituelle et dévotion à Dieu. Par son action sur la conscience humaine, il continue d’offrir, aujourd’hui encore, un cadre de sens vivifiant de la foi, face aux réalités contemporaines.

 

* Dr Kahina Bahloul est historienne des religions, juriste et conférencière. Docteure en sciences des religions (EPHE, Paris), elle est spécialiste du soufisme, de la pensée d’Ibn ʿArabī et du droit islamique.

Ses travaux portent sur le renouvellement de la pensée musulmane contemporaine, les études mémorielles en héritage, les droits des femmes et des peuples, et le leadership sociétal.

Son dernier livre : Cheminer vers soi avec Dieu. Guide pratique de spiritualité musulmane (autoédition, 2025), disponible sur Amazon.

 

 

>> A lire :

DOSSIER | CORAN, ENQUÊTE SUR UN BEST-SELLER

Coup de cœur Ramadan : les savoureuses chroniques d’Akram Belkaïd

Ramadan : le jeûne ne vous change pas, il vous offre de changer

>> A lire aussi :

Livre : « Mon islam, ma liberté » de Kahina Bahloul, première femme Imame en France

Une femme ne peut pas devenir imame ?