Interview – Hella Ben Youssef : « Il y a un décalage profond entre la société française et sa représentation politique »

 Interview – Hella Ben Youssef : « Il y a un décalage profond entre la société française et sa représentation politique »

Hella Ben Youssef

Candidate aux municipales 2026 à Houilles (Yvelines), Hella Ben Youssef, figure franco-tunisienne engagée dans la vie publique de part et d’autre de la Méditerranée, analyse pour le Courrier de l’Atlas un paradoxe bien français : une société profondément transformée, mais encore peu reflétée dans ses élites locales. En somme une France plurielle, et un pouvoir qui ne suit pas.

 

Quel regard portez-vous sur ces municipales 2026 ?

D’un côté, ce scrutin est un indicateur d’une réalité indiscutable, celui d’une France qui est devenue plurielle : « Il y a 68% des communes où il n’y a qu’une liste, c’est 25% des Français », rappelle le sociologue Jean Viard. De l’autre, un constat politique celui d’une pluralité qui ne se traduit toujours pas dans les postes exécutifs majeurs au niveau local (tête de liste et genre). Selon les travaux de Oxfam France, seuls 24,7 % des postes clés du pouvoir local sont occupés par des femmes. Elles représentent pourtant plus de 40 % des élues municipaux, mais seulement 20 % des maires et 12 % des présidentes d’intercommunalités. À cela s’ajoute une répartition encore très marquée des rôles : 72 % des délégations aux finances sont détenues par des hommes 94 % de celles liées à la petite enfance sont confiées à des femmes. Autrement dit, même là où la présence progresse, le pouvoir reste inégalement distribué.

Aucune grande ville dirigée par un maire issu de la diversité. Ce n’est pas un détail. C’est un signal.

 

Vous avez été candidate pour la première fois aux municipales en France, après un parcours politique déjà engagé en Tunisie. Ce passage du national à l’ancrage local vous a-t-il permis de mesurer un décalage entre la société française telle qu’elle est aujourd’hui et sa représentation politique ? Et qu’est-ce qui vous a le plus marquée dans cette expérience ?

Mon premier choc a été presque anthropologique. J’ai réalisé que la nature humaine est la même partout. Elle n’a ni couleur, ni religion. Elle a un territoire. Ce qui change, ce ne sont pas les individus ce sont les cadres : les institutions, le droit, les règles du jeu politique. Et c’est là que tout se joue. Mon engagement en France s’inscrit dans la continuité. Au départ j’étais surtout appelée à soutenir des listes, notamment dans le cadre de mes fonctions de vice-présidente à l’internationale socialiste, région méditerranéenne Nord-Sud. J’ai ainsi soutenu plusieurs dynamiques, notamment femmes têtes de liste. Mais à Houilles, quelque chose était différent. J’ai cru en une équipe, une tête de liste, et surtout j’ai ressenti un véritable ancrage. J’y vis depuis 2007, j’y travaille en tant que fonctionnaire territoriale dans les Yvelines… à un moment, on ne soutient plus, on s’engage. Et cette expérience m’a permis de mesurer concrètement un décalage profond entre la société française telle qu’elle est aujourd’hui, et sa représentation politique. D’ailleurs, selon l’INSEE : en 2000, environ 13 % des naissances concernaient des enfants ayant au moins un parent immigré et en 2023, on dépasse près de 29 %. Dans certaines zones urbaines, on atteint ou dépasse les 40 %. Mais politiquement, cette transformation reste largement invisible dans les postes de pouvoir.

Cette évolution ne concerne pas uniquement les générations anciennes. Après 2011, à la suite de la révolution tunisienne, une nouvelle vague de profils est arrivée en France souvent qualifiés, diplômés, mobiles. Une immigration de compétences. Cette dynamique s’est même structurée avec des accords bilatéraux, permettant chaque année à plusieurs milliers de jeunes professionnels tunisiens d’intégrer le marché du travail français. Autrement dit, la société évolue, se diversifie, se qualifie… mais la traduction politique de cette réalité reste en retard. C’est précisément ce décalage que ces élections m’ont permis de toucher du doigt, de manière très concrète.

 

Comment expliquer ce décalage entre une société française de plus en plus diverse et une représentation politique qui peine encore à en refléter la réalité ? La France est-elle en retard en Europe ?

Pendant longtemps, la diversité a été comme un symbole. Une présence sur une liste. Une manière de « représenter » sans vraiment le pouvoir. Aujourd’hui, ce modelé arrive à saturation parce que les nouvelles générations ne demandent plus d’être visible mais d’être légitimes.

La France, au fond, n’est pas en retard, elle est en situation de blocage. Elle produit sa propre diversité, elle la vit mais elle peine encore à l’intégrer pleinement dans son récit politique. C’est comme si elle regardait son reflets sans encore se reconnaitre. Et pourtant, ailleurs Europe, ce cap a été franchi. Au Royaume-Uni, la diversité est pleinement intégrée dans les fonctions exécutives. À Londres, Sadiq Khan incarne cette normalisation. En Allemagne, près de 29 % de la population est issue de l’immigration, et la représentation politique progresse, lentement mais sûrement. Aux Pays-Bas, Ahmed Aboutaleb a dirigé Rotterdam pendant plus d’une décennie. Ces exemples montrent une chose simple : ce n’est pas une question de capacité. C’est une question de volonté politique.

Ces exemples montrent une chose simple: ce n’est qu’une question de volonté politique.

 

Faut-il encore parler de “diversité” ou de “diaspora” pour qualifier ces nouvelles générations françaises issues de l’immigration ? Ou sommes-nous face à un changement de paradigme plus profond ?

C’est justement une question centrale et même stratégique. Le mot “diaspora” porte en lieu une idée implicite celle d’un ailleurs, d’une origine extérieure. Mais pour des millions de Français aujourd’hui, cet « ailleurs » n’existe plus. Ils sont nés ici, ils ont grandi ici, ils ont été formés ici et construisent ici et demandent à être enterrés ici ! On n’est plus dans une logique de périphérie. Ils sont devenus une composante centrale du pays.

Et ce basculement, je l’ai observé concrètement dans d’autres contextes européens, notamment au Kosovo et au Portugal, dans le cadre de mes missions politiques et de coopération. Au Kosovo, la diaspora a longtemps été perçue comme un soutien extérieur économique, politique, et symbolique. Mais progressivement, elle a été intégrée comme un acteur à part entière de la reconstruction du pays participation aux processus électoraux, rôle dans les investissements, contribution directe à la structuration institutionnelle. On n’est plus dans une diaspora distante. On est dans une extension du corps national.

Au Portugal, le pays a compris très tôt l’importance stratégique de ses diasporas, mais aussi de ses nouvelles populations. Il a développé une approche plus apaisée de l’intégration, en valorisant la contribution économique, culturelle et citoyenne, sans enfermer les individus dans une identité d’origine.

Dans les deux cas, il y a une reconnaissance : celle que les trajectoires migratoires ne produisent pas des marges, mais des forces. Et c’est exactement là que se situe aujourd’hui le défi français. Continuer à parler de “diversité” ou de “diaspora” comme d’une altérité, c’est rester dans un schéma ancien. Alors que la réalité est déjà ailleurs. Nous ne sommes plus dans une logique d’intégration de minorités et nous sommes dans une redéfinition du “nous”. Et cela change tout.

Parce que la question n’est plus : “comment intégrer ?”, mais : comment gouverner un pays qui a déjà changé de centre ?

 

À un an de l’élection présidentielle de 2027, quel message politique tirez-vous de ces élections ? Et dans ce contexte de transformation profonde, êtes-vous optimiste pour la suite ?

Le message est clair, la France est à un moment de bascule. Si elle parvient à aligner sa réalité sociale avec sa représentation politique, elle peut transformer cette mutation en force. Sinon, elle s’expose à une fracture durable entre le pays réel et le pays politique. Je suis optimiste, mais lucide. L’histoire ne recule pas. Elle avance parfois lentement, parfois dans la tension. La diversité n’est plus une question. Elle est un fait.

La seule inconnue aujourd’hui, ce n’est pas la direction que prend la société française, elle est déjà engagée. C’est la vitesse à laquelle la politique acceptera de la regarder en face et d’en tirer les conséquences. Parce qu’au fond, la France a déjà changé. La seule question désormais, c’est de savoir si son pouvoir politique aura le courage de lui ressembler.