Portrait. La méthode Djamel Tatah, tout un art

Djamel Tatah, peintre du silence et des figures suspendues, révélateur de talents. Crédit : Djamel Tatah © adagp Paris
À Montpellier, l’exposition L’esprit de l’atelier révèle l’empreinte discrète mais décisive de Djamel Tatah sur une génération d’artistes. Portrait d’un peintre qui n’enseigne pas un style, mais une manière d’être au monde.
En bref :
- Exposition : L’esprit de l’atelier, MO.CO. Panacée, Montpellier
- Artiste : Djamel Tatah, maître qui révèle les talents sans imposer son style
- Thèmes centraux : migration, quartiers populaires, engagement social
- Élèves exposés : 16 anciens élèves des Beaux-Arts de Paris, œuvres primées
- Prochaine étape : Dijon, Répéter, muter, mai-septembre 2026
L’ombre qui irrigue les toiles
Au MO.CO. Panacée de Montpellier, une présence discrète irrigue toute l’exposition L’esprit de l’atelier. Djamel Tatah n’y occupe pas le centre des cimaises, et pourtant, il est partout : dans les gestes, dans les libertés prises, dans les trajectoires affirmées de seize de ses anciens élèves des Beaux-Arts de Paris, dont les travaux sont montrés dans cette ancienne école de pharmacie.
Le maître du vide fertile
Djamel Tatah n’a jamais voulu être un professeur au sens classique. Il revendique plutôt une posture de « maître ignorant », qui crée un vide fertile, un espace sans normes pour que chacun invente sa propre nécessité.
Dans son atelier, pas de dogme, mais une circulation d’idées, une attention aux singularités, une exigence sans rigidité. La diversité y était pensée comme une force vive.
Paroles d’émancipation
Ce que ses élèves en disent éclaire mieux que tout cette pédagogie singulière.
Bilal Hamdad se souvient d’une relation « amicale », de discussions ouvertes, régulières, où l’art n’était jamais isolé du reste. « Il n’imposait rien », insiste ce peintre né à Sidi Bel Abbès, évoquant une grande liberté.
Djabril Boukhenaïssi parle, lui, d’un « dialogue au long cours », sans jugement, fait de bifurcations et de découvertes : « Odilon Redon, Barnett Newman ou Marc Desgrandchamps… Plusieurs références actuelles dans mon travail proviennent de nos échanges. »
Révélateur de talents
Les œuvres exposées aujourd’hui portent la trace de cette émancipation. Chez Hamdad, l’un des plus doués de cette jeune génération, la peinture explore les solitudes urbaines, peuplées de figures contemporaines presque funèbres.
Rayan Yasmineh tisse des récits complexes où les miniatures mogholes croisent des dispositifs anachroniques qui prêtent à sourire jaune.
Dora Jeridi, elle, injecte une énergie distordue, presque cartoonesque. Nombre d’entre eux sont déjà primés et régulièrement exposés.
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Le maître qui éveille les possibles
Cette manière d’enseigner dit beaucoup de son propre parcours. Né en 1959, formé aux Beaux-Arts de Saint-Étienne dans les années 1980, Djamel Tatah a enseigné à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris de 2008 à 2023.
Quinze années durant lesquelles il aura marqué une génération sans jamais chercher à la modeler à son image. « Je ne voulais pas qu’ils fassent du Tatah », résume-t-il dans son atelier à Montpellier, où il vit depuis 2019.
Ses toiles ont rejoint de grandes collections, de la Barjeel Art Foundation au British Museum, en passant par la Fondation Maeght ou le Macaal. Elles ont voyagé de Berlin à Alger, de Rome à Canton, pour le plus grand bonheur des amateurs d’art.

Peinture engagée
Sa peinture est politique, mais sans slogan. Elle montre les corps des migrants, les enfants de l’Intifada, les silhouettes anonymes des quartiers populaires et laisse au regardeur la charge d’interpréter.
« Poussin avait le théâtre, moi j’ai le cinéma », dit-il. Sa peinture se situe à la croisée de plusieurs traditions, sans jamais s’y laisser enfermer.
Figures suspendues dans le silence
Aujourd’hui, Djamel Tatah a quitté l’enseignement « comme un bon groupe de rock » : au sommet. Mais rien ne s’arrête. Il poursuit une œuvre immédiatement reconnaissable : silhouettes figées, visages blanchis, lèvres rouges, regards cernés de bleu.
Ses figures évoluent dans des espaces monochromes, comme suspendues dans un théâtre silencieux. Issues de photographies retravaillées, elles semblent à la fois présentes et retirées, offertes sans commentaire.
Une double exposition à Dijon, prévue pour l’été 2026, explorera encore cette idée qui traverse toute son œuvre : répéter, muter, déplacer les formes sans jamais les figer.
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Informations pratiques
L’esprit de l’atelier, MO.CO. Panacée, Montpellier
Jusqu’au 3 mai 2026
Répéter, muter, musée des Beaux-Arts & musée Magnin, Dijon
Du 22 mai au 20 septembre 2026
