Non-mixité dans le sport : ces femmes qui courent sans hommes

 Non-mixité dans le sport : ces femmes qui courent sans hommes

Des femmes courent ensemble à Rennes dans un groupe en non-mixité, pour pratiquer le sport dans un cadre plus serein. Caia Image / Science Photo Library via AFP

Dans un univers encore marqué par le sexisme et les abandons féminins précoces, des femmes choisissent la non-mixité dans le sport pour s’entraîner ensemble. Loin de la seule performance, ces espaces deviennent des lieux de confiance, de liberté et parfois de reconstruction.

Un mardi de février à Rennes, en Bretagne, une quinzaine de runneuses patientent sur la coquette place Saint-Germain. L’éclairage public vient de se déclencher. Certaines portent des chaussettes ou des tee-shirts à l’effigie de Run VNR, le nom de leur groupe d’entraînement “en mixité choisie”, autrement dit sans homme cisgenre.

Il est 18 h 30. Une heure où beaucoup n’osaient plus courir, ou alors avec une certaine appréhension. C’est le cas de Vicky Fiquet, qui a fondé Run VNR en 2022. “J’ai réalisé que je courais moins l’hiver, et que ce n’était pas par manque d’envie, explique-t-elle. Alors, plutôt que de rejoindre un groupe d’entraînement classique, j’ai eu vite envie de mixité choisie. Comme je l’avais expérimenté dans d’autres activités associatives, comme le chant ou la radio, je m’étais rendue compte que je me sentais mieux dans ce format, plus à l’aise, plus libre.”

“Rapport de domination”

Agressions physiques, violences verbales, paternalisme : le sexisme prend plusieurs formes dans le sport, comme ailleurs. “Quand je recevais des encouragements non sollicités, du type ‘Vas-y, tu vas le faire !’, je me disais que je devais avoir l’air de galérer, se remémore la Rennaise de 30 ans. Mais aujourd’hui, je me suis extraite de ce rapport de domination. Oui, on est fortes, et on n’a pas besoin que les hommes nous encouragent !”

Se faire surnommer “poulette” ou subir des “quiproquos de drague” ne ravissaient pas non plus cette chargée de communication, partie allonger sa foulée sur les bords de la Vilaine, un cadre bucolique mais parfois inquiétant à la nuit tombée.

À l’instar de Run VNR, les initiatives de non-mixité dans le sport ou de mixité choisie se sont multipliées ces dernières années : créneaux à la piscine, salles de sport réservées aux femmes, ou collectifs pour courir entre filles.

Pour la plupart, se séparer de la gent masculine n’est pas un but en soi. C’est un moyen de se réapproprier des pratiques façonnées par les hommes. Chez Run VNR, la performance ne fait pas partie du projet. “Souvent, quand on veut s’inscrire dans un club mixte, on nous demande nos chronos, indique Vicky Fiquet. Ce n’est pas le cas chez nous. D’ailleurs, quand une runneuse est à la traîne, on l’attend.”

Spécificités du corps

Pour la sociologue française Haifa Tlili, la non-mixité peut offrir un environnement bienveillant. Elle favorise une pratique moins tournée vers la compétition, où l’on prend le temps d’apprendre et de tester des disciplines sans craindre le regard des garçons.

Présentée à la mi-janvier, une étude de la MGEN (Mutuelle générale de l’Éducation nationale) met en avant une inégalité persistante. Elle révèle que 45,2 % des adolescentes abandonnent le sport indépendamment de leur volonté.

Pour plus de deux tiers des répondantes, l’absence de prise en compte des spécificités du corps féminin, notamment les changements liés à la puberté, explique ce renoncement.

Dans ce contexte, la non-mixité peut constituer un levier vers plus d’égalité. “Les femmes ne font pas du sport comme les hommes”, estime Valérie Domain, fondatrice d’Ablock !. Elle évoque un espace de respiration, où peut se développer une forme de sororité.

La non-mixité n’est toutefois pas toujours la panacée. Elle peut aussi reproduire certains stéréotypes. “Certaines sportives n’apprécient pas ce cadre”, note Haifa Tlili.

Adapter les pratiques

L’univers sportif reste majoritairement masculin, notamment parmi les entraîneurs et les dirigeants. “Aujourd’hui, je vois des parents qui se demandent si l’encadrement comprend une femme”, relève Jessika Guehaseim.

Face à cette réalité, Haifa Tlili préconise le dialogue pour adapter les pratiques. “Mixité ou non, l’important est de développer des espaces qui respectent les besoins des femmes.”

Cadre “safe”, “espace de bien-être” : la non-mixité suscite aussi des critiques, parfois avec un arrière-fond idéologique. Une partie du personnel politique s’oppose régulièrement aux créneaux réservés aux femmes.

Mais à mesure que le groupe Run VNR grandit, Vicky Fiquet reçoit aussi des messages hostiles. “Ce sont presque toujours des hommes qui pensent que notre pratique leur est hostile”, souffle-t-elle, avant de s’élancer avec son groupe dans la nuit bretonne.

>> Lire aussi : Journalistes sportives : Un éprouvant parcours d’obstacles

>>Lire aussi : Paris : la mixité sociale progresse dans les lycées publics

FAQ

La non-mixité dans le sport : de quoi parle-t-on ?

La non-mixité dans le sport désigne des espaces où les femmes choisissent de pratiquer entre elles, sans présence masculine. Ces initiatives se développent pour répondre à un sentiment d’insécurité, de gêne ou de domination dans les environnements sportifs traditionnels.

Pourquoi des femmes choisissent-elles ces espaces ?

Face au sexisme, aux remarques déplacées ou aux comportements paternalistes, certaines sportives préfèrent s’entraîner entre femmes. Ces espaces permettent de se sentir plus à l’aise, de pratiquer sans jugement et de reprendre confiance.

Un levier contre l’abandon du sport

Selon une étude de la MGEN, 45,2 % des adolescentes abandonnent le sport indépendamment de leur volonté. La non-mixité peut offrir un cadre plus adapté, notamment en prenant en compte les spécificités du corps féminin et les enjeux liés à la puberté.

Des espaces de bien-être… mais pas sans débat

Si ces pratiques favorisent la sororité et le bien-être, elles suscitent aussi des critiques. Certaines voix dénoncent un risque de repli ou de reproduction de stéréotypes. D’autres y voient un outil nécessaire pour rééquilibrer un univers encore largement masculin.