Sheena, mémoire vive de Driss Chraïbi

 Sheena, mémoire vive de Driss Chraïbi

Sheena et Driss Chraïbi, au temps des premières années partagées.

À l’occasion du centenaire de Driss Chraïbi, son épouse Sheena fait vivre la mémoire d’un écrivain libre et engagé dont l’œuvre résonne avec une troublante actualité. Entre souvenirs intimes, transmission et regard sur le monde, elle raconte un homme qui n’a jamais cessé d’écrire contre son époque.

Sur les étagères de la bibliothèque, les ouvrages sont presque tous signés Driss Chraïbi. Romans, polars, pièces radiophoniques, albums jeunesse… Une œuvre prolifique, à l’image d’une vie tout aussi dense : dix enfants, deux épouses.

Chez elle, dans une petite ville aux portes de Paris, le thé à la menthe infuse pendant que Sheena fait revivre, dans un français mâtiné d’intonations écossaises, l’univers de l’écrivain né à El Jadida il y a cent ans. Au milieu du salon trône une vieille machine à écrire, témoin silencieux. Entre deux gorgées, celle qui partagea la seconde moitié de sa vie continue d’être habitée par ses mots.

Une rencontre devenue destin

Avec Driss El Yazami, président du CCME, elle est à l’initiative de son centenaire. L’événement se déploiera au Maroc comme en France, contribuant à faire vivre sa mémoire. Depuis deux ans, elle remue ciel et terre pour que l’œuvre de celui qui a « bouffé de la vache enragée pour avoir écrit librement » trouve un nouvel écho.

Quand elle le rencontre, en 1971, il est déjà l’auteur du Passé simple, publié en 1954, roman choc dont la virulence critique lui valut une réception houleuse au Maroc.

« C’était lors d’un dîner parisien. Je venais d’arriver d’Écosse et je parlais mieux allemand que français à l’époque. Quand j’ai entendu son nom, j’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’un auteur allemand nommé “Schreiber” », se souvient-elle, les yeux pleins de nostalgie.

Ce soir-là, il l’interroge sur son pays. Elle répond en grattant sa guitare et en fredonnant une ballade écossaise, The Water is Wide. La scène le marque durablement. Il la fera entrer dans son livre Le Monde à côté, récit tardif aux accents autobiographiques.

L’écrivain au travail

Dès lors, elle sera la première à découvrir ses écrits. Il ne les lui donnait pas à lire mais, en bon conteur, les récitait à voix haute.

« J’étais pour lui une sorte de miroir réfléchissant aux deux sens du terme, celui qui reflète et qui pense. »

Sheena était sa première auditrice, celle dont il avait besoin pour éprouver ses mots. Avant tout le monde, elle rencontre les personnages de La Civilisation, ma mère !, récit de l’émancipation d’une femme.

Driss était-il aussi féministe dans le quotidien que dans ses écrits ? Elle nuance avec un sourire : il l’était « peut-être un peu moins dans la vie ».

« On a eu cinq enfants… et lui était un écrivain, un artiste, donc un peu le sixième », glisse-t-elle.

On l’interroge sur ses rituels d’écriture. Discipline stricte ou inspiration ? « Il écrivait avec son âme, avec l’kebda (le foie, en arabe, c’est-à-dire le cœur), avec ses tripes », répond-elle.

Chaque matin, sur l’île d’Yeu comme dans la Drôme, il allait au café « se mélanger avec les gens du coin, ouvriers ou marchands », avant de rentrer travailler. Il écoutait beaucoup la radio. Pour laisser mûrir ses idées, il devait occuper ses mains : crochet, tapisserie, menuiserie. Il lui arrivait même de fabriquer les meubles des chambres des enfants.

Inconditionnel de Faulkner, il forge pourtant une langue singulière, nourrie d’arabe, de darija, de la musicalité du Coran et des mélopées d’Abdelwahab. Chez Chraïbi, les phrases sinuent comme les ruelles d’une médina avant de frapper par des formules courtes et percutantes.

Le prix de la liberté

Cette écriture viscérale, teintée d’humour impertinent, a eu un prix. Après le choc du Passé simple en 1954, perçu par certains comme une trahison, il reste vingt-quatre ans sans retourner dans son pays, blessé d’être qualifié d’« assassin de l’espérance ».

Dès 1955, avec Les Boucs, premier roman marocain à aborder frontalement la question de l’immigration, il retourne sa plume contre la France pour dénoncer le racisme et le sort des travailleurs immigrés.

Pour lui, la critique était une preuve d’amour : « Celui qui critique le plus son pays est celui qui l’aime le plus. »

Une œuvre toujours actuelle

À l’occasion du centenaire, cette œuvre engagée devrait toucher un nouveau public : un coffret spécialement édité par le CCME doit réunir sept de ses ouvrages majeurs, dont Les Boucs. Kacem Basfao, ami fidèle et grand spécialiste de l’écrivain, a signé les textes des quatrièmes de couverture.

Quel regard porterait Driss Chraïbi sur notre époque ? Sheena ne laisse place à aucun doute :

« Il serait encore plus désespéré que nous. »

Déjà, à la fin de sa vie, il s’interrogeait sur l’utilité même de l’écriture, se demandant si elle pouvait encore infléchir le cours des choses.

Car ce qu’il dénonçait hier n’a rien perdu de sa force. Le racisme, la condition des immigrés au cœur des Boucs, publié il y a près de soixante-dix ans, lui apparaîtraient aujourd’hui d’une « actualité criante, terrifiante ».

La Palestine aussi, déjà présente dans ses engagements, aurait occupé une place centrale dans son travail. Lui qui dédiait ses textes aux « Palestiniens de l’Intifada » dès 1989 serait bouleversé par la situation actuelle à Gaza et au Liban.

Sheena, passeuse d’héritage

Driss Chraïbi meurt le 1er avril 2007, comme une dernière pirouette. Il laisse derrière lui une œuvre dense, mais aussi quantité de notes, de pistes et de textes inachevés.

Aujourd’hui, Sheena fait vivre cet héritage, y compris dans les coins les plus reculés du Haut Atlas, où elle a accompagné une association apportant des livres à des jeunes qui y ont difficilement accès.

Dans les salles de classe, elle rencontre des lycéens dont l’intelligence et la vivacité face à des textes exigeants confirment une évidence : la parole de Chraïbi, empreinte d’humanisme et de tolérance, conserve toute sa puissance.

Jusqu’à son dernier souffle, l’écrivain portait des projets restés en suspens : une enquête au paradis où l’inspecteur Ali dialoguerait avec Churchill, Staline et Roosevelt sur l’état du monde, ou encore un récit inspiré de Cana.

Ces textes, Sheena veut désormais leur donner vie. Comme pour tenir une promesse : prolonger une œuvre qui continue d’éclairer le présent.

Mais Driss Chraïbi regardait déjà plus loin. Lorsqu’on lui demandait s’il écrirait un second Passé simple, il répondait :

« Moi, j’ai fait ma part. C’est à la nouvelle génération de prendre la relève. »

À chacun d’écrire sa propre vérité, d’inventer ses formes, de dire ses colères. Peut-être est-ce là le plus fidèle hommage.

>> A lire aussi : Samira El Ayachi : « Écrire pour transmettre ce qu’elles n’ont pas pu dire »