Point de vue – Tunisie. Silence des livres, bruit des écrans

En Tunisie, où 22 % des citoyens déclarent n’avoir lu qu’un seul livre par an (enquête 2025), la concurrence des écrans fragilise des habitudes de lecture encore peu ancrées. © Charly Triballeau / AFP
Le désintérêt de la lecture des livres par les Tunisiens n’est pas passager, il s’agit d’un symptôme profond. La lecture est quasiment devenue marginale, fortement concurrencée par les écrans.
A la veille du traditionnel Salon international du livre de Tunis qui aura lieu du 23 avril au 3 mai, il n’est pas inutile d’évoquer, encore une fois, l’indifférence, voire le mépris affiché par les Tunisiens aux livres, toutes catégories confondues, mais surtout les jeunes, qui ont paradoxalement le plus intérêt à lire et à s’émanciper. Et cela ne change guère depuis plusieurs décennies.
Le constat du divorce des Tunisiens avec la lecture est loin d’être une nostalgie de lecteurs ou d’intellectuels. C’est une réalité mesurable, visible, palpable dans la vie quotidienne. Il suffit d’entrer dans un café bondé, de regarder les clients attablés, pour voir combien ils sont absorbés par la culture tiktokeuse ou facebookienne offerte par leurs smartphones. Il suffit encore de poser une question innocente à une personne ordinaire (même un cadre supérieur) ou à un jeune éduqué, « quel est le dernier livre que tu as lu ? », pour constater un silence gêné, parfois un sourire d’excuse.
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Fracture entre la Tunisie et les pays européens
Les chiffres, eux, sont sans appel. En 2022, pour prendre des exemples comparés, environ 52,8% des Européens de plus de 16 ans déclaraient lire des livres, avec une prédominance au Luxembourg, au Danemark et en Estonie, et la lecture est plus fréquente chez les 16-29 ans (60%). En France la lecture est en baisse, atteignant même son niveau le plus bas en 10 ans, concurrencée par les écrans numériques. Mais ici, en dépit de la forte concurrence du numérique, la lecture reste bien une pratique vivante dans les démocraties européennes.
En comparaison, en Tunisie, selon un sondage d’Emrhod Consulting de mai 2025, seuls 22 % des Tunisiens déclarent avoir lu un livre durant les douze derniers mois, et à peine 11 % en ont acheté un, et près de 8 Tunisiens sur 10 n’ont pas ouvert un seul livre en une année entière. Par ailleurs, le temps consacré à la lecture en général atteint à peine cinq heures par mois, contre 61 heures passées sur Facebook, 54 heures sur TikTok, 39 heures sur YouTube, 27 heures sur X (ex-twitter) et 47 heures sur Instagram. Autrement dit, la lecture n’est pas seulement en recul, elle est radicalement écrasée par d’autres formes de consultation.
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Quand ne pas lire devient la norme
Mais ces chiffres, aussi frappants soient-ils, prennent tout leur sens lorsqu’on les replace dans des situations concrètes. Dans de nombreuses familles tunisiennes, la bibliothèque domestique a quasiment disparu. Les enquêtes montrent que près des trois quarts des foyers ne possèdent aucun livre en dehors des manuels scolaires ou du Coran. Le livre n’est plus un objet familier. Il n’est plus visible, donc il n’est plus désirable. L’enfant grandit sans voir vu ses parents lire, sans associer le livre à un moment de plaisir, de curiosité ou de culture.
Dans les transports en commun, autrefois, certains lisaient un roman, un essai, un journal. Aujourd’hui, le geste a changé. « Le pouce » remplace l’œil, comme le notait le philosophe Michel Serres dans son livre Petite Poucette de 2012, qui est une réflexion sur l’expansion numérique chez les jeunes. Ce n’est pas seulement une question de technologie, car la lecture suppose une certaine durée, du temps. Or, notre quotidien est devenu dispersé, saturé par les difficultés du quotidien. On consulte, on survole, on « consomme », voire on « bouffe » de l’information numérique. Alors que le livre, lui, demande juste qu’on s’arrête, qu’on fasse une pause et qu’on se concentre un peu.
Pire encore, stade suprême du mépris des livres, la baisse de la lecture se banalise. Beaucoup de Tunisiens ne considèrent pas le fait de ne pas lire comme un gros problème. La lecture apparaît aux jeunes et moins jeunes presque comme une activité inutile et improductive. Pourquoi lire un livre de 300 pages quand une vidéo de trois minutes pourrait résumer l’essentiel ? Pourquoi s’engager dans un roman quand les séries Netflix ou autres offrent des raccourcis sur la question ?
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Le prix d’une société sans lecture
Pourtant, cette involution a un coût invisible. Une société qui lit peu est une société qui simplifie ses débats. Le livre est un espace de nuance, de contradiction, de complexité. Il oblige à suivre un raisonnement, à affronter des idées différentes, à douter. Sans lecture, le rapport au savoir reste superficiel, plus fragile, comme on le voit dans la vie publique avec la montée des opinions tranchées, la difficulté à argumenter, la tendance à réagir plutôt qu’à réfléchir, les hurlements dans les débats, les invectives et les diffamations gratuites, faute d’arguments à proposer.
Les causes de ce divorce sont bien connues, et les Tunisiens eux-mêmes les identifient. Le manque de temps arrive en tête. Plus de la moitié des personnes interrogées déclarent ne pas lire pour cette raison. Viennent ensuite l’absence d’habitude, le désintérêt, et le coût des livres. Il ne faut pas sous-estimer ce dernier facteur. Dans un contexte économique difficile, comme celui de la Tunisie d’aujourd’hui, acheter un livre peut sembler secondaire, voire superflu. Le livre devient un produit de luxe dans une société où l’essentiel réside ailleurs. Les livres tunisiens grand public coûtent généralement entre 30 et 60 dinars, quant aux livres étrangers, c’est à partir de 80 dinars et s’élèvent souvent à 150 dinars. C’est dire que livre, état économique, et valeur de la monnaie ne sont pas sans lien.
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Une transmission du livre en question
Mais on ne cessera jamais de le dire. L’école, qui devrait être le lieu où naît le goût de la lecture, contribue parfois à l’étouffer. Combien d’élèves associent encore la lecture au plaisir, et non à l’obligation ? Combien d’entre eux ont découvert un auteur ou ont été fascinés par un événement historique, culturel ou artistique ? Ils ne lisent que par obligation scolaire ? Lire pour les besoins d’un examen n’est pas lire. C’est exécuter une tâche, voire une corvée.
Et pourtant, les poches de résistance ne sont pas inexistantes. La Foire du livre de Tunis, chaque année, draine des foules envahissantes, preuve que l’attrait du livre n’a pas totalement disparu. Sur les réseaux sociaux eux-mêmes, des jeunes partagent des recommandations, des extraits, des expériences de lecture. Certains découvrent même les livres à travers des formats hybrides, comme les livres audio, résumés, clubs de lecture en ligne. D’ailleurs, environ 16 % des Tunisiens ont déjà écouté un livre audio, signe que les pratiques évoluent sans forcément disparaître.
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Enjeu culturel et politique
Le véritable enjeu n’est donc pas de « revenir en arrière », à l’ère non numérique, où il n’y avait que des livres, journaux et documents en papier à consulter, mais de redonner une place de choix au livre dans un environnement en mutation, de le rendre visible, accessible, vivant. Une bibliothèque de quartier animée, un enseignant passionné de livres, un parent qui lit devant son enfant, une petite bibliothèque parentale à domicile, la multiplication d’émissions de radio et de télé sur les livres et les débats d’auteurs, peuvent avoir plus d’impact que n’importe quelle campagne officielle. On devrait, comme dans les démocraties occidentales, introduire les livres dans n’importe quelle émission d’animation à la télévision. Imposer le livre pour qu’il puisse un jour s’imposer de lui-même.
Ainsi, le problème n’est pas seulement culturel, il est aussi d’ordre existentiel, et donc politique. Lire, c’est accepter de sortir de soi, de prendre du recul, de s’exposer à d’autres mondes, de voyager par la pensée, de faire l’apprentissage du pluralisme et de la liberté de pensée que les régimes autoritaires successifs ont délibérément obstrué. Dans une époque marquée par la vitesse, l’anxiété et la saturation, lire devient un acte presque subversif. Le livre est d’ailleurs une bouffée d’oxygène pour fuir la platitude ou la misère du contexte politique, économique, social et même éducatif du pays.
Que le Tunisien soit en mal de lecture, c’est en réalité le symptôme d’une société pressée, fragmentée, brimée, en quête de sens. Réconcilier les Tunisiens avec le livre, c’est promouvoir une pratique culturelle, réhabiliter la profondeur dans un monde superficiel, qui s’abêtit à vue d’œil. Cela ne passe pas seulement, comme on le croit, par des politiques publiques culturelles (de plus en plus impuissantes). Il s’agit aussi de repenser l’école qui ne doit pas se limiter à son rôle de transmission mécanique du savoir, de plus en plus périmé d’ailleurs (comme le montrent les manuels scolaires), qui doit redevenir un espace de découverte, de débat, de circulation des idées, de remise en cause des vérités toutes faites et des dogmes non démontrables.
En définitive, le livre a un lien certain, direct ou indirect, avec le politique, la volonté politique, le sens du progrès des gouvernants. L’indifférence généralisée vis-à-vis du livre est éminemment politique. Les pays où on lit beaucoup sont souvent des pays démocratiques et libres où on débat de tout. Les taux des uns et des autres ne se trompent pas.
