Aux États-Unis, la mémoire des premiers Arabes refait surface

 Aux États-Unis, la mémoire des premiers Arabes refait surface

le projet prend place à Elizabeth H. Berger Plaza, non loin de ce qui fut, à la fin du XIXe siècle, le cœur d’un quartier aujourd’hui disparu : Little Syria

Une installation artistique publique est sur le point d’être achevée à New York. Consacrée à la première communauté arabophone des États-Unis, elle vient combler un vide mémoriel ancien et raviver une mémoire longtemps reléguée à l’arrière-plan.

À quelques pas de Manhattan, dans un parc public new-yorkais, une œuvre s’apprête à faire resurgir une mémoire enfouie. Intitulée Al Qalam: Poets in the Park, l’installation a été conçue par l’artiste franco-marocaine Sara Ouhaddou. Presque achevée, elle sera la première — et à ce jour la seule — installation d’art public permanente à rendre hommage à la première communauté arabophone installée aux États-Unis.

Porté par la Washington Street Historical Society, organisation à but non lucratif engagée dans la préservation de l’histoire de Little Syria, le projet prend place à Elizabeth H. Berger Plaza, non loin de ce qui fut, à la fin du XIXe siècle, le cœur d’un quartier aujourd’hui disparu : Little Syria, également connu sous le nom de Syrian Quarter. C’est là que s’est enracinée la toute première vague d’immigration arabophone vers les États-Unis, composée majoritairement de migrants venus du Liban et de la Syrie actuels, alors provinces de l’Empire ottoman.

Les voix du Mahjar

Dès les années 1880, cette « colonie syrienne » s’impose comme un foyer culturel et intellectuel d’une rare intensité. Loin de se limiter à une présence commerciale ou artisanale, cette communauté participe activement à un mouvement de renouveau littéraire arabe en diaspora, en lien avec la Nahda, cette renaissance intellectuelle qui traverse le monde arabe.

Autour de Khalil Gibran et Ameen Rihani, l’installation évoque également d’autres figures majeures de la littérature du Mahjar, (exil) comme Mikhail Naimy ou Elia Abu Madi, inscrivant l’œuvre dans une mémoire collective plutôt que dans un hommage strictement individuel. Leurs écrits, entre deux langues et deux mondes, contribuent à redéfinir les contours d’une identité arabe diasporique, tout en influençant durablement la littérature moderne, tant arabe qu’américaine. Malgré cette richesse, Little Syria disparaît progressivement au fil du XXe siècle, emporté par les transformations urbaines et les grands projets d’infrastructure. C’est toute une mémoire qui s’efface, reléguée aux marges du récit national américain.

Une histoire américaine faite de langues et d’origines

C’est précisément ce silence que vient rompre Al Qalam: Poets in the Park. L’installation se distingue par un choix esthétique singulier. Ici, la calligraphie ne livre pas immédiatement son sens : elle se dérobe, se transforme en formes abstraites, presque énigmatiques. « Une calligraphie qui ne se lit pas, mais se ressent », résume Sara Ouhaddou. En rendant l’écriture partiellement inaccessible, l’artiste interroge les mécanismes d’exclusion liés à la langue et à la transmission, tout en invitant le spectateur à une expérience plus intuitive, presque physique, de la mémoire.

L’installation se compose de bancs sculptés portant des extraits d’écrivains arabes-américains, d’une sculpture centrale en bronze, et d’un travail visuel inspiré de la calligraphie arabe. Les noms et citations apparaissent en arabe et en anglais, traduisant à la fois l’héritage et la traversée culturelle qui caractérisent cette diaspora.

Au-delà de sa dimension artistique, le projet soulève une question plus large : pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour qu’un tel hommage voie le jour ? Et comment expliquer qu’il demeure, à ce jour, unique dans le paysage américain ?

Dans une époque marquée par les débats sur la mémoire, les identités et les récits nationaux, cette installation apparaît comme un geste à la fois symbolique et nécessaire. Elle rappelle que l’histoire des États-Unis ne s’est pas construite en une seule langue ni à partir d’une seule origine, mais dans la rencontre, souvent invisible, de strates et trajectoires multiples.

En redonnant une place à cette première communauté arabophone, Al Qalam: Poets in the Park ne se contente pas de regarder vers le passé. L’œuvre inscrit dans l’espace public une mémoire vivante et ouvre, peut-être, la voie à d’autres reconnaissances.