Une lettre à l’écrivain Driss Chraïbi qui nous manque

L’écrivain marocain Driss Chraïbi, auteur de La Civilisation, ma mère ! et des Boucs, dont le centenaire est célébré en 2026. crédit photo : Sheena Chraïbi
Driss Chraïbi a passé sa vie à interpeller ses lecteurs à travers ses livres. Alors, plutôt que de parler de lui à la troisième personne lors de la table ronde organisée au Maghreb des Livres pour son centenaire, Fadwa Miadi a choisi de lui répondre. De lui écrire une lettre. Et de le tutoyer — avec la permission de Sheena, son épouse.
Cher Driss,
Un rendez-vous raté, c’est comme ça que je qualifierai notre première rencontre. Je n’étais qu’une adolescente. …Enfin… disons plutôt que tu traînais entre Baudelaire et Molière dans la bibliothèque de ma mère. Entre les vers du premier et les comédies du second, il y avait La Civilisation, ma mère !… Cette ponctuation bizarre, comme un smiley avant l’heure, me désarçonnait déjà. À cet âge-là, je n’avais aucune envie de lire un livre sur les mères. La vie des adultes me semblait d’un ennui mortel. J’ignorais encore qu’un fils pouvait prendre sa mère par la main et l’emmener vers la liberté.
Puis j’ai grandi, j’ai traversé la mer à mon tour et posé mes valises en France. C’est là que je suis revenue vers toi.
Les phrases labyrinthiques de ton passé simple ne m’intimidaient plus. Entre les lignes de La Civilisation, ma mère !, j’ai retrouvé mes tantes, mes voisines, les mères de mes amies : toute une armée de femmes silencieuses, mariées trop tôt, soumises aussi tôt, privées d’école avant même d’avoir appris à renoncer à leur poupée. Je croyais ces femmes appartenir à une autre époque.
Et puis début juin, en tombant sur un sujet de baccalauréat au Maroc, j’ai immédiatement pensé à toi. « Certaines personnes pensent que la femme est faite uniquement pour se marier et avoir des enfants. Partagez-vous cette opinion ? ». Un demi-siècle après La Civilisation, ma mère !, nous en étions encore là. Terrible, non ?
Et je me suis dit qu’il était plus qu’urgent de faire lire et relire ce livre. Rappeler ce qui me semblait une évidence : une femme n’est jamais seulement l’épouse de quelqu’un, la mère de quelqu’un ou la fille de quelqu’un. Et c’est précisément ce que tu faisais déjà, Driss, un demi-siècle avant ce fichu sujet de bac.
En 1972, tu as osé l’impensable : briser le silence et expliquer à une mère son propre corps, ses règles, ce sang entouré de tant de tabous. Chez l’épicier, les serviettes hygiéniques étaient soigneusement enveloppées dans du papier journal, comme s’il fallait cacher jusqu’à leur existence. Tout le monde savait pourtant ce que l’emballage dissimulait. Tu as été celui qui a crié sous le journal.
Quelle audace ! Quelle claque !
Il n’y a pas longtemps, une amie polonaise à qui je parlais de cette table ronde m’a dit quelque chose qui m’a marquée : « Driss Chraïbi parlait de la société marocaine avec tendresse, sans jamais la ridiculiser. » Elle a raison. Tu regardais les nôtres sans complaisance et sans mépris. Tu dénonçais les injustices sans renier les tiens. C’est pour cela que tes livres continuent de nous parler si fort.
Puis j’ai découvert Les Boucs. Ce n’était plus de l’encre, c’était un livre écrit avec tes tripes, une écriture qui mord. Tu le dédiais aux Palestiniens, aux étrangers dans leur propre pays. Nous sommes toujours des Boucs, me disait un ami palestinien il y a peu. J’aimerais lui donner tort. Mais il a raison. Les boucs émissaires n’ont pas disparu. Ils s’appellent Hind Rajab, Nahel ici et portent tant d’autres prénoms aussi.
Cette année, on célèbre ton centenaire de Driss Chraïbi. Au Maroc, on te transforme presque en monument national. J’imagine ton sourire ironique. Je t’entends d’ici protester : « Un monument ? Et pourquoi pas une statue aussi, pendant qu’on y est ! » Toi qui n’a jamais cessé d’être en mouvement, sans cesse en mouvement, d’un pays à l’autre, d’une colère à l’autre…
Comment t’imaginer en monument immobile, toi qui préférais les fissures qui font vaciller les murs des certitudes. D’où tes livres grenades qui explosent encore aujourd’hui, grâce à ton fidèle ami Kacem Basfao et à Sheena, ton épouse. Tous deux remuent ciel et terre pour que ta voix ne s’étouffe pas dans le silence poli des bibliothèques.
Il y a quelques semaines, un confrère français que j’estime m’a fait un aveu. Il s’est excusé de n’avoir jamais entendu parler de toi. Je n’ai pas su quoi répondre. Fallait-il s’étonner de son ignorance ? Ou s’étonner qu’un écrivain de ton calibre reste encore méconnu de nombre de journalistes en France ? Toi qui n’étais pas seulement romancier, mais aussi une voix de la radio, dont les mots ont résonné pendant des années sur les ondes françaises.
Et à l’heure où on te célèbre au Maroc, je m’étonne du silence médiatique qui entoure ton centenaire en France. Comme si on avait oublié que tu avais forcé la langue française à faire sienne d’autres mémoires, d’autres colères, d’autres imaginaires.
Qu’importe. Les livres ont une mémoire plus longue et plus féroce que les cérémonies et les hommages.
Pour nous qui sommes là aujourd’hui, tu n’es pas un héritage rangé sur une étagère. Tu es une voix vivante, qu’on se transmet de mère en fille, de mère en fils. Une voix qui nous a donné la permission d’oser. Et si ta voix paraît si moderne aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’elle a résisté au temps. C’est parce qu’elle était en avance. Tellement en avance. Et tu nous manques.
Fadwa Miadi
Vos questions sur Driss Chraïbi
Qui était Driss Chraïbi ?
Driss Chraïbi est un écrivain marocain majeur de la littérature francophone, auteur notamment de La Civilisation, ma mère ! et des Boucs.
Pourquoi célèbre-t-on son centenaire ?
L’année 2026 marque les cent ans de sa naissance. Plusieurs événements lui rendent hommage, notamment au Maghreb des Livres.
Pourquoi La Civilisation, ma mère ! reste-t-il un livre d’actualité ?
Publié en 1972, le roman défend l’émancipation des femmes et critique les normes sociales. Les questions qu’il soulève restent actuelles.
Pourquoi Les Boucs est-il considéré comme un roman majeur ?
L’ouvrage raconte la condition des immigrés et des exclus. Il demeure une référence pour comprendre les mécanismes de discrimination et d’exclusion.
