Mondial 2026. Tunisie : Autopsie d’un football en ruines

Longtemps considérée comme l’une des valeurs sûres du football africain, la Tunisie quitte la Coupe du monde 2026 par une Bérézina d’une rare violence. Plus qu’une élimination, c’est une humiliation sportive qui restera dans les annales. Comment a-t-on pu en arriver là ? Éléments de réponse.
Le couperet est tombé au terme de la dernière journée des matchs de poules dimanche. Les Aigles de Carthage terminent avant-derniers des 48 nations engagées, avec seulement deux buts inscrits contre douze encaissés. Sans le parcours encore plus catastrophique de l’Irak, auteur d’un unique but pour douze encaissés, la Tunisie aurait occupé la dernière place du tournoi.
Plus symbolique encore, elle est la seule sélection africaine à ne pas avoir décroché sa qualification pour les seizièmes de finale. Un constat brutal pour un pays qui dispute pourtant son septième Mondial et qui voyait autrefois cette compétition comme son terrain d’expression privilégié, avec notamment une victoire contre la France lors de l’édition 2022, et 4 points obtenus. Derrière cette débâcle se cache une crise profonde, bien antérieure au tournoi nord-américain.
Une illusion entretenue jusqu’au Mondial
À première vue, rien ne laissait présager un tel effondrement. La campagne qualificative avait été presque parfaite : huit victoires consécutives, neuf rencontres sans encaisser le moindre but (clean sheet) et une défense réputée infranchissable. Mais ce parcours s’était construit face à une opposition relativement limitée et avait probablement masqué les véritables faiblesses du groupe dirigé alors par Sabri Lamouchi.
Le premier signal d’alarme intervient le 1er juin lors du match de préparation contre l’Autriche. Réduits à dix pendant plus d’une mi-temps, les Autrichiens parviennent pourtant à s’imposer face à des Tunisiens incapables de profiter de leur supériorité numérique. On croit alors au simple accident de parcours. Quelques jours plus tard, la gifle reçue contre la Belgique (5-0) laisse des traces profondes. Plusieurs joueurs, dont Hazem Mastouri, reconnaîtront après le Mondial que cette lourde défaite avait durablement entamé leur confiance.
La compétition confirme alors tous les doutes. Dépassée dans l’intensité, incapable de rivaliser physiquement et tactiquement, la sélection tunisienne subit les événements. Le football moderne, basé sur le pressing collectif, les transitions rapides et une exigence athlétique permanente, expose cruellement les limites d’une équipe qui semblait appartenir à une autre époque.
Le contraste est saisissant avec plusieurs novices de cette Coupe du monde. Le Cap-Vert, le Curaçao, la Jordanie ou encore l’Ouzbékistan, pourtant moins expérimentés sur la scène internationale, ont affiché un visage autrement plus compétitif pour leur premier Mondial, preuve que l’histoire d’une sélection ne garantit plus sa compétitivité.
Un écosystème footballistique à bout de souffle
Pour Romain Molina, la responsabilité dépasse largement le seul cadre de l’équipe nationale et de la Fédération tunisienne de football. La crise actuelle reflète avant tout des décennies d’immobilisme dans le développement du football tunisien.
L’exemple des infrastructures est particulièrement révélateur. Depuis la construction du stade olympique de Radès en 2001 (prévu pour accueillir 65.000 spectateurs) durant l’apogée de l’ère Ben Ali, aucun grand équipement sportif majeur n’a véritablement vu le jour. Quant au stade d’El Menzah, son interminable chantier symbolise les difficultés chroniques du pays à moderniser son patrimoine sportif. Malgré l’arrivée récente d’ingénieurs chinois pour tenter d’accélérer les travaux, les retards s’accumulent.
Les pelouses dégradées y compris à Radès, les installations vieillissantes et les tribunes souvent délabrées ont progressivement affaibli la qualité du championnat national. À cela s’ajoutent de longues années de rencontres disputées à huis clos pour tenter de contenir les violences entre groupes ultras après la révolution. Si cette politique a permis d’éviter certains débordements, elle a aussi vidé les stades de leur ferveur et privé les joueurs d’un environnement compétitif indispensable à leur progression.
Même les locomotives traditionnelles du football tunisien montrent des signes d’essoufflement. La saison 2025-2026 de l’Espérance sportive de Tunis (EST) en est l’illustration. Malgré un remarquable parcours continental, marqué notamment par l’élimination d’Al Ahly en quarts de finale de la Ligue des champions de la CAF, le club n’a jamais réellement dominé le championnat et a dû lutter pour conserver une place sur le podium. « Une année où l’EST est faible est en soi un indicateur, un signe avant-coureur… Ce vivier de joueurs locaux d’élite a vu son contingent de joueurs représentés à la baisse en sélection », fait remarquer l’ancien international Tarek Dhieb.
Plus inquiétant encore, son centre de formation, autrefois principal fournisseur de l’équipe nationale, peine désormais à faire émerger une nouvelle génération capable de prendre la relève.
Une transition générationnelle qui expose le retard tunisien
La Tunisie paie également une transition sportive particulièrement délicate. Les jeunes talents existent, mais ils ne disposent pas encore de l’expérience nécessaire pour porter la sélection au plus haut niveau.
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Le cas de l’ailier droit offensif Khalil Ayari est édifiant. Recruté par le Paris Saint-Germain fin 2025, le jeune espoir tunisien n’a pas encore accumulé suffisamment de temps de jeu pour peser sur une Coupe du monde où il n’aura eu la confiance ni de Lamouchi ni de Renard.
Dans le même temps, plusieurs cadres de la sélection ont connu une saison difficile en club. Hannibal Mejbri n’a pu empêcher la relégation de Burnley en deuxième division anglaise. Ali Abdi a vécu une saison compliquée avec l’OGC Nice qui a assuré son maintien en Ligue 1 in extremis, tandis qu’Ismaël Gharbi, en prêt du club portugais du SC Braga, est resté un joueur de rotation avec un temps de jeu limité.
La comparaison avec les grandes nations africaines voisines devient alors implacable. Le Maroc, l’Égypte et même l’Algérie disposent aujourd’hui d’internationaux évoluant régulièrement dans les plus grands clubs européens, tout en bénéficiant d’investissements massifs dans leurs centres de formation, leurs infrastructures et leurs championnats nationaux. Ces pays récoltent désormais les fruits d’une stratégie pensée sur le long terme.
Les premières sanctions sont d’ores et déjà tombées à la Fédération tunisienne de football. Le directeur sportif de la sélection, Zied Jaziri, quittera officiellement ses fonctions à l’expiration de son contrat le 30 juin, tout comme son adjoint Khalil Chemmam. Des départs qui ressemblent davantage à des fusibles boucs émissaires qu’à une véritable remise en question au sein de la FTF.
Car la colère des supporters dépasse désormais les seuls résultats du Mondial. Beaucoup réclament une réforme complète de la gouvernance du football tunisien, depuis la Fédération jusqu’à la formation des jeunes, en passant par les infrastructures et l’organisation du championnat, vraisemblablement sans Hervé Renard. L’élimination au premier tour n’est finalement que la partie visible d’un mal beaucoup plus profond. Pour un pays qui fut longtemps une référence continentale, le Mondial 2026 restera peut-être comme le point de rupture, celui qui oblige enfin à regarder en face les ruines d’un modèle arrivé au bout de son cycle.
