Dette publique : la Tunisie paie à temps, mais à quel prix ?

 Dette publique : la Tunisie paie à temps, mais à quel prix ?

Le pouvoir politique tunisien met régulièrement en avant un argument destiné à rassurer les investisseurs et les partenaires internationaux : malgré les tensions budgétaires, la Tunisie n’a jamais fait défaut sur sa dette extérieure et honore ses échéances dans les délais.

Ce discours nourrit l’image d’un État solvable, même privé depuis plusieurs années d’un accord avec le Fonds monétaire international (FMI) et confronté à un accès de plus en plus difficile aux marchés financiers.

Mais derrière cette communication officielle, plusieurs observateurs estiment que la réalité est moins reluisante. Les révélations relayées par l’ancien député Majdi Karbaï représentant les Tunisiens en Italie, s’appuyant sur un article du quotidien italien Il Foglio, remettent en lumière le coût croissant de cette stratégie de remboursement et les risques qu’elle fait peser sur l’économie nationale.

 

Une dette honorée grâce à des ressources de plus en plus coûteuses

Selon Majdi Karbaï, la prochaine échéance d’un eurobond de 700 millions d’euros devrait bien être honorée par la Tunisie sous peu. Toutefois, d’après des sources européennes citées par Il Foglio, ce remboursement ne serait possible qu’au prix d’un nouvel endettement et d’un recours accru aux ressources du système bancaire national, notamment via la Banque centrale.

L’ancien parlementaire affirme également à propos de ce cercle vicieux que le récent prêt de 500 millions d’euros obtenu auprès de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), officiellement destiné à couvrir les besoins de financement de 2026, aurait été contracté à un taux proche de 10 %, sans que cette information n’ait été communiquée publiquement. Si ce chiffre n’a pas été confirmé officiellement, il refléterait la forte prime de risque désormais exigée pour prêter à la Tunisie.

Ces affirmations interviennent alors que les négociations avec le FMI demeurent dans l’impasse et que les financements concessionnels se raréfient. Dans ce contexte, Tunis multiplie les solutions alternatives, souvent plus onéreuses, afin d’éviter tout incident de paiement susceptible d’affecter sa crédibilité financière.

 

Le remboursement de la dette grignote les marges de l’État

Cette stratégie a profondément modifié la structure de l’endettement tunisien. L’encours de la dette publique atteint désormais près de 141,6 milliards de dinars, soit environ 80,5 % du PIB. Fait nouveau, la dette intérieure dépasse désormais la dette extérieure, conséquence du recours massif aux banques tunisiennes et aux facilités exceptionnelles accordées par la Banque centrale.

Or, le coût budgétaire de cette politique devient considérable. En 2026, le service de la dette mobilise ainsi près de 23,05 milliards de dinars. Plus préoccupant encore, les seuls intérêts de la dette intérieure atteignent 5,61 milliards de dinars, en hausse d’environ 21 % sur un an, sous l’effet de l’augmentation des taux et des nouveaux emprunts contractés sur le marché local.

Cette situation nourrit ce que les économistes qualifient d’« effet d’éviction ». En absorbant une part croissante des ressources disponibles, l’État réduit les capacités de financement du secteur privé, déjà confronté à un accès difficile au crédit. Les entreprises peinent davantage à financer leurs investissements, tandis que les dépenses publiques restent fortement contraintes entre une masse salariale représentant plus de 40 % des dépenses budgétaires et le remboursement des créanciers.

Le recours exceptionnel à la Banque centrale, dont les avances atteignent désormais 11 milliards de dinars, permet certes d’assurer les besoins immédiats de trésorerie. Mais cette solution alimente également les inquiétudes sur les tensions inflationnistes, la liquidité bancaire et la soutenabilité des finances publiques.

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Au-delà du fait de payer ses échéances dans les temps, c’est donc la manière dont ces remboursements sont financés qui interroge de plus en plus. Car si la Tunisie évite, pour l’heure, le scénario du défaut, elle semble le faire au prix d’un endettement plus coûteux, d’une pression accrue sur son système bancaire et d’une réduction progressive de ses marges de manœuvre économiques. Une équation qui pourrait devenir de plus en plus difficile à soutenir tant que les sources de financement à moindre coût resteront limitées.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie