Ghofrane Belkhir, symbole de la fuite des talents sportifs tunisiens

Ghofrane Belkhir
La réapparition de l’haltérophile tunisienne Ghofrane Belkhir en Allemagne, neuf mois après sa disparition lors d’un déplacement avec la sélection nationale en Norvège, relance au pire moment un débat sensible en Tunisie : celui de l’exode des sportifs de haut niveau.
Longtemps associée à la seule fuite des cerveaux, cette problématique touche désormais de plein fouet le sport d’élite, où de plus en plus d’athlètes choisissent de poursuivre leur carrière sous d’autres cieux. Entre manque d’accompagnement, lourdeurs administratives, difficultés financières et attractivité des structures étrangères, les témoignages se multiplient et dessinent les contours d’une crise profonde.
Ghofrane Belkhir, un parcours qui cristallise le malaise
À seulement 24 ans, Ghofrane Belkhir figurait parmi les grandes promesses de l’haltérophilie tunisienne. En 2025, elle avait marqué les Championnats d’Afrique organisés à Maurice en décrochant trois médailles d’or, confirmant son statut de figure montante de la discipline.
Quelques mois plus tard, alors que la délégation tunisienne faisait escale à Oslo avant les Championnats du monde en Norvège, l’athlète disparaissait soudainement. Elle quittait le contingent en laissant derrière elle ses bagages ainsi qu’un message d’excuses destiné à son entraîneur. Pendant près de neuf mois, aucune information officielle ne filtrait sur sa situation.
Le 1er juillet 2026, elle réapparaît finalement sur les réseaux sociaux, affichant avec fierté une autorisation lui permettant de s’entraîner dans un club berlinois sous l’égide de la fédération allemande, en commentant sur Instagram : « Maman tu peux te réjouir dans ta tombe : je suis officiellement admise au sein de la sélection allemande ». La plupart des internautes se disent alors « contents pour elle ».
Cette image a immédiatement alimenté les spéculations sur un changement de nationalité sportive. Face à la polémique, l’intéressée a toutefois tenu à tempérer ces interprétations. Dans une déclaration accordée aux médias nationaux, elle affirme cependant n’avoir ni changé de nationalité sportive ni intégré encore la sélection allemande. Selon elle, son départ n’est motivé « ni par des considérations financières ni par un manque d’attachement envers la Tunisie, mais par des circonstances difficiles et des accumulations de problèmes qu’elle attribue à la gestion d’un ancien responsable sportif ».
Car même dans l’hypothèse où elle souhaiterait représenter l’Allemagne, le processus serait loin d’être immédiat. En sport international, le changement de nationalité sportive est strictement encadré. Un athlète ne peut généralement effectuer cette démarche qu’une seule fois au cours de sa carrière, au terme d’une procédure administrative souvent longue, complexe et pouvant s’étendre sur près d’une année, avec l’accord des différentes fédérations concernées.
Une série de départs qui interroge l’ensemble du système sportif
Le cas Belkhir n’est pourtant pas isolé. Depuis plusieurs années, plusieurs champions tunisiens dénoncent publiquement les difficultés rencontrées dans leur préparation.
Le nageur Ahmed Jaouadi a ainsi révélé avoir dû financer lui-même près de 80 000 euros pour poursuivre sa préparation à l’Université de Floride aux Etats-Unis, faute d’un accompagnement jugé suffisant de la fédération tunisienne de natation.
Les champions paralympiques Rawaa Tlili et Firas Kattoussi ont, de leur côté, dénoncé à plusieurs reprises les retards administratifs, notamment pour l’obtention des visas indispensables à leur participation aux compétitions internationales.
En 2024 déjà, trois haltérophiles tunisiens — Hamza Ben Amor, Sajer Jebali et Loujayn Amara — avaient disparu de la délégation nationale lors d’un déplacement à Madrid, dans un scénario rappelant fortement celui de Ghofrane Belkhir.
Plus récemment, en février 2026, le jeune nageur Rami Rahmouni, âgé de seulement 17 ans, a officiellement été naturalisé afin de représenter l’Arabie saoudite, illustrant l’intérêt croissant des fédérations du Golfe pour les talents tunisiens.
La situation d’Amanallah Tissaoui a, elle aussi, profondément marqué l’opinion publique. Fin juin, le champion du monde paralympique a lancé un véritable cri de détresse. Malgré un troisième record du monde du 1 500 mètres de sa catégorie établi cette saison aux États-Unis, il affirme avoir été abandonné financièrement après une blessure au tibia ayant mis un terme à sa saison. L’athlète raconte avoir survécu grâce au soutien de la sélection indienne, partageant le quotidien et les repas de ses athlètes alors qu’il ne disposait plus de ressources suffisantes.
La Fédération tunisienne des sports pour handicapés (FTSH) assure de son côté avoir respecté toutes les procédures administratives et honoré les dépenses liées à ses stages. Une version contestée par le sportif et largement critiquée par une partie de la presse tunisienne, qui dénonce une gestion inadaptée des champions.
L’irresistible tentation de l’exil sportif
Dans ce contexte compétitif, les fédérations européennes offrent souvent des infrastructures modernes, un encadrement scientifique performant et des perspectives sportives plus attractives, tandis que plusieurs pays du Golfe n’hésitent plus à investir massivement dans la naturalisation de jeunes talents afin de renforcer leur présence sur la scène internationale.
Cette succession de départs intervient à un moment particulièrement délicat pour le sport tunisien. Alors que la sélection nationale de football vient d’achever la Coupe du monde à l’avant-dernière place, l’exil progressif de plusieurs champions dans d’autres disciplines ravive une interrogation plus large : la Tunisie est-elle encore en mesure d’offrir à ses meilleurs athlètes les conditions nécessaires pour bâtir une carrière au plus haut niveau sous ses couleurs ?
