France-Maroc : le cœur des Franco-Marocains balance avant le quart de finale

 France-Maroc : le cœur des Franco-Marocains balance avant le quart de finale

A supporter of Morocco celebrates his team’s victory at the end of the 2026 World Cup round of 16 football match between Canada and Morocco, in Amsterdam Un supporteur marocain célèbre la victoire des Lions de l’Atlas face au Canada en huitième de finale de la Coupe du monde 2026 © Laurens Niezen / ANP / AFP

À la veille du quart de finale de la Coupe du monde 2026 entre la France et le Maroc, de nombreux Franco-Marocains vivent un véritable dilemme. Entre attachement aux Bleus et amour des Lions de l’Atlas, ils racontent les silences, les regards et les stratégies qu’ils adoptent pour éviter d’avoir à choisir un camp.

En bref

  • Le quart de finale France-Maroc ravive le dilemme de nombreux Franco-Marocains.
  • Plusieurs témoignages racontent le poids du regard des autres.
  • Au travail, certains préfèrent cacher leur soutien à l’une des deux équipes.
  • D’autres assument leur choix, au risque de décevoir une partie de leur entourage.
  • Tous décrivent une double appartenance qu’ils refusent de renier.

France-Maroc, un match sous haute tension pour les Franco-Marocains

À La Défense, à Barbès ou à Marseille, la double nationalité devient un art de la diplomatie de couloir. Entre drapeau planqué dans le sac et silence stratégique en open space, plongée dans l’anxiété douce-amère de Franco-Marocains qui, jeudi soir, n’auront qu’un seul cœur mais deux raisons d’avoir mal, alors que la France affronte le Maroc en quart de finale de la Coupe du monde 2026.

Il est 12 h 40, mardi 7 juillet, à la cafétéria d’une tour de La Défense. Yassine, 34 ans, chef de projet dans un grand groupe d’assurance, repose son plateau et jette un œil furtif autour de lui avant de sortir son téléphone. Sur l’écran verrouillé : les Lions de l’Atlas, maillot rouge, poing levé. Il le range aussitôt.

« Ici, personne ne sait pour qui je suis vraiment. Officiellement, je dis : « On verra qui gagne », très diplomate. Officieusement, si le Maroc marque jeudi, je vais devoir aller pleurer de joie aux toilettes. »

Yassine est né à Trappes. Ses parents sont nés à Fès. Il a grandi entre deux drapeaux, deux hymnes appris par cœur, deux façons de vibrer.

Mais depuis douze ans qu’il travaille dans la finance, il a appris une chose : on ne parle pas de football marocain en réunion.

« Mes collègues sont sympas, hein. Mais il y a toujours un moment où quelqu’un balance une blague sur « les traîtres qui soutiennent pas la France ». Je souris, je change de sujet. Je ne suis pas un traître, je suis fatigué. »

En famille, choisir la France peut devenir un déchirement

À l’autre bout du spectre, il y a Nadia. Trente ans, kinésithérapeute à Roubaix, née à Casablanca et arrivée en France à quatre ans.

Elle, c’est l’inverse qui la ronge : « Chez moi, dans ma famille, si je dis que je serai contente si la France gagne, c’est un drame. Mon oncle m’a limite regardée comme si j’avais insulté le prophète. Alors je ne dis rien. Je regarde le match seule, dans ma chambre, le son coupé, pour ne trahir personne à voix haute. »

Ce jeudi, dans des milliers de salons, de cafés et de bureaux en open space en France, cette scène va se rejouer en boucle : celle d’un pays qui somme ses enfants de choisir, alors qu’eux n’ont jamais vraiment choisi de porter les deux histoires à la fois.

Au travail, le choix d’une équipe devient parfois un sujet sensible

Karim, lui, a trouvé la parade. Cadre commercial à Lyon, 41 ans, il a deux téléphones professionnels et, dit-il en riant, « deux visages ».

Le jour du match, il ira au bureau avec un polo bleu marine — « neutre, personne ne peut rien y lire » — puis il regardera la rencontre, seul chez lui, sans notification et sans story Instagram.

« Si le Maroc perd, je n’ai rien à expliquer. Si le Maroc gagne, je fête ça dans mon salon, avec ma femme, et basta. Vingt ans que je fais comme ça. C’est fatigant, mais c’est la paix. »

Tous ne composent pas avec la même prudence.

Assumer son soutien aux Bleus malgré la pression familiale

Amine, 26 ans, livreur à vélo dans le 18ᵉ arrondissement de Paris, a décidé cette année d’assumer à voix haute ce qu’il pense tout bas depuis l’enfance.

« Je supporte la France. Point. Je suis né ici, j’ai grandi ici, mes potes sont français, marocains, congolais, tout ça mélangé. Mais avec mes cousins du bled, si je dis ça, c’est fini, ils me regardent comme un traître à ma propre histoire. Alors je le dis quand même. Tant pis. »

Ce qui frappe, à écouter ces témoignages, c’est combien le monde du travail reste le théâtre principal de cette gymnastique identitaire.

Sanae, 38 ans, responsable RH dans une grande entreprise du CAC 40, en a même fait un sujet presque comique.

« On a un canal Slack « Coupe du monde » au bureau. Depuis les huitièmes, je ne mets plus aucun emoji. Ni drapeau français, ni drapeau marocain. Rien. Neutralité totale. Mes collègues pensent que je m’en fiche du foot. En vrai, je vis un enfer intérieur à chaque match du Maroc. »

Elle ajoute, un sourire un peu triste dans la voix : « Le pire, c’est que personne ne m’a jamais rien demandé de mal. C’est moi qui anticipe le jugement. Peut-être qu’il n’existerait même pas si je n’y pensais pas autant. Mais allez dire ça à mon ventre qui se noue chaque fois qu’un collègue me demande : « Alors, vous serez pour qui jeudi ? » »

« On a deux pays, mais un seul cœur »

Reste une question, lancinante, que tous formulent différemment mais que tous portent : et le lendemain ?

Yassine sourit, fataliste. « Vendredi matin, quoi qu’il arrive, je retourne bosser, je dis « bon match, hein », et tout le monde fait comme si de rien n’était. C’est ça, être Franco-Marocain un jour de match : gagner ou perdre, on est seuls avec notre cœur, et le monde continue de tourner sans nous demander notre avis. »

Jeudi soir, sur la pelouse, deux équipes s’affronteront pour une place en demi-finale.

Mais dans des milliers de foyers, de bureaux et de rames de métro en France, un autre match se jouera en silence : celui d’une identité qu’on ne devrait jamais avoir à départager et qui, pourtant, le temps d’un coup de sifflet, oblige tant de gens à choisir un camp qu’ils n’ont jamais vraiment eu à choisir.

Vos questions sur le match FranceMaroc

Pourquoi France-Maroc est-il un match particulier pour les Franco-Marocains ?

Beaucoup de Franco-Marocains sont attachés à la fois à la France et au Maroc. Le quart de finale de la Coupe du monde 2026 les place dans une situation émotionnelle délicate.

Pourquoi certains cachent-ils leur équipe favorite ?

Certains expliquent vouloir éviter les remarques au travail, les incompréhensions ou les tensions familiales.

Les témoignages évoquent-ils uniquement le football ?

Non. Ils parlent aussi de double identité, d’appartenance, de regard social et de la difficulté à devoir choisir entre deux pays.

Quel sentiment revient le plus souvent ?

La plupart des personnes interrogées disent qu’elles n’ont jamais eu le sentiment de devoir choisir entre la France et le Maroc. Elles vivent ce match comme un déchirement plus que comme une opposition.

Sur quelle chaîne est diffusée le match ?

Le match entre la France et le Maroc sera diffusé sur M6 à 22 h (heure de Paris).

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.