Haythem El Mekki condamné à un an de prison : portrait d’une voix satirique marquante en Tunisie

Une figure emblématique du paysage médiatique tunisien vient d’être rattrapée par la justice. Le journaliste et chroniqueur Haythem El Mekki a été condamné en appel à un an de prison ferme, dans une affaire liée à des déclarations sur la gestion de la morgue de l’hôpital universitaire de Sfax en lien avec le sensible dossier migratoire.
Déjà installé en France depuis plusieurs semaines, où il semblait avoir anticipé cette issue judiciaire, l’ancien cyberactiviste a réagi sur les réseaux sociaux en dénonçant ce qu’il estime être « une nouvelle atteinte à la liberté d’expression ». Son cas relance le débat autour des poursuites visant des journalistes, blogueurs et opposants, notamment sous l’effet du décret-loi 54 adopté en 2022.
De Bylasko au Midi Show, un pionnier de la satire politique
Bien avant de devenir un chroniqueur connu du grand public, Haythem El Mekki s’était imposé comme l’un des pionniers de la blogosphère tunisienne après la révolution de 2011. Sous le pseudonyme Bylasko, il cultivait déjà un ton irrévérencieux, mêlant humour, critique sociale et commentaires politiques.
Très critique à l’égard de l’islam politique durant les années où Ennahdha était au pouvoir, il s’est ensuite progressivement attaqué aux dérives qu’il attribue au pouvoir actuel. Cette liberté de ton lui a valu une large audience, mais également de nombreuses controverses.
Sa notoriété explose véritablement avec sa chronique humoristique diffusée à une heure de grande écoute dans Midi Show sur Mosaïque FM. Ses interventions, conjuguant satire, ironie et analyse de l’actualité, deviennent rapidement un rendez-vous incontournable pour de nombreux auditeurs. L’émission perdra toutefois progressivement sa place centrale dans le paysage médiatique à partir de 2021, dans un contexte de profondes mutations politiques et médiatiques.
Ces derniers mois, Haythem El Mekki poursuivait son activité de chroniqueur au sein du média Rachma, aux côtés de son frère Thameur Mekki, tout en faisant l’objet de plusieurs procédures judiciaires.
Affaire de Sfax, exil et refuge politique
La condamnation prononcée en appel concerne des déclarations relatives à la morgue de l’hôpital universitaire de Sfax qui aurait selon lui « manqué de place en Avril 2023 face à l’afflux de migrants subsahariens ». Initialement poursuivi sur la base du décret-loi 54, souvent dénoncé par les organisations de défense des droits humains pour son impact sur la liberté d’expression, Haythem El Mekki a finalement été condamné sur le fondement de l’article 86 du Code des télécommunications, qui réprime notamment l’utilisation des réseaux de communication pour porter atteinte à autrui.
Selon l’intéressé, le tribunal de première instance avait pourtant prononcé un non-lieu avant que la cour d’appel ne renverse totalement la décision en le condamnant à une année d’emprisonnement.
Peu avant le verdict, le journaliste avait quitté la Tunisie pour la France. Une photographie publiée sur ses réseaux sociaux, le montrant dans le métro parisien, avait déjà alimenté les spéculations sur un possible exil volontaire.
Dans un message publié après l’annonce du jugement, Haythem El Mekki rappelle avoir fait l’objet de trois convocations judiciaires depuis 2023, liées d’après lui à ses interventions médiatiques et à ses publications. Il écrit notamment : « Bonjour, chère Tunisie. On disait : « Regardez, Haythem parle encore et personne ne l’inquiète. » Aujourd’hui, Haythem est condamné à un an de prison. Le message a été bien reçu. »
Revenant sur son dossier de Sfax, il souligne qu’après un non-lieu en première instance, la cour d’appel l’a finalement condamné. Il affirme également que si les poursuites avaient été engagées au départ sur la base du décret-loi 54, le jugement a finalement reposé sur l’article 86, estimant que le changement de fondement juridique ne modifie pas la logique répressive. Dans une formule à la fois amère et ironique, fidèle à son style, il conclut : « La Tunisie a toujours été une grande prison, même lorsqu’elle laisse parfois entrer un peu d’air. Que Dieu apporte le soulagement à tous les opprimés », tout en s’interrogeant sur l’impact de ce verdict sur l’image du pays à l’international.
Au-delà du cas personnel de Haythem El Mekki, cette condamnation s’inscrit dans une série de poursuites visant des journalistes, avocats, militants et personnalités publiques. Elle alimente une nouvelle fois les interrogations sur l’évolution de la liberté d’expression en Tunisie, quinze ans après la révolution qui avait précisément fait de cette liberté l’un de ses principaux acquis.
