TRIBUNE | Tunisie. Ce que « Echâab Yurid » veut dire

 TRIBUNE | Tunisie. Ce que « Echâab Yurid » veut dire

Tunisie | Des étudiants manifestent devant le palais du gouvernement à Tunis, le 27 janvier 2011, autour du slogan « Echâab Yurid ». © Fethi Belaïd / AFP

Dire que « Echâab Yurid » en arabe (« le peuple veut »), c’est dire que tout le peuple doit « vouloir », chacun à sa manière, sans exclusion. Le pour et le contre. Tous participent du « châab yurid » au même titre. C’est la signification de base du fameux slogan-concept.

En bref

  • « Echâab Yurid » signifie que tout le peuple, dans sa diversité, participe à la volonté collective.
  • Ce slogan-concept renvoie à la souveraineté populaire et à la volonté générale ou populaire, apparue en Tunisie le 14 janvier 2011.
  • Le peuple ne peut « vouloir » contre lui-même : il est unité dans la diversité, avec une majorité qui décide et une minorité qui conserve sa chance aux prochaines élections.
  • Quand une fraction prétend parler seule au nom du peuple, le concept se réduit à un simple slogan et perd sa signification politique première.

Rappeler des évidences est toujours quelque chose de sain dans les débats politiques dominés par l’instinct, la passion, l’esprit partisan et les préjugés tenaces. La Tunisie est un peuple certes. Un peuple, organisé dans un État, et censé être, selon la théorie politique et constitutionnelle, pleinement souverain. Un peuple souverain est normalement composé d’individus égaux. Chacun d’entre eux est censé détenir une parcelle de souveraineté, aimer son pays et vouloir du bien pour lui ainsi que pour les autres. Il est vrai que, comme dirait Voltaire, « on est égaux en tant qu’hommes, on n’est pas égaux dans la société ». Toujours est-il que les hommes sont supposés égaux par principe et en droit, du moins dans le statut de la République.

 

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De la volonté populaire à la souveraineté

« Echâab yurid », qui littéralement signifie « le peuple veut », fait écho politiquement à l’idée de la souveraineté populaire. Un peuple souverain « veut librement ». Il s’agit d’un slogan rappelant un vieux concept, celui de la volonté générale ou populaire, apparu en Tunisie le 14 janvier 2011. Disons un slogan-concept qui a des réminiscences dans les révolutions du passé, et qui n’a réussi en Tunisie et dans l’histoire du monde arabe que le 14 janvier 2011, symbolisé par les vers du poète Abou El Kacem Chebbi (1909-1934), « si le peuple, un jour, veut vivre/ force est au destin de répondre / Il faut que les ténèbres se dissipent, il faut que les chaînes se brisent » (Poème « Iradat al-Hayet » (« La volonté de vivre »).

« Echâab yurid » (le peuple décideur) veut dire que, c’est tout le « châab » (peuple) qui « yurid » (veut) sur le plan politique, pas une fraction ou une parcelle du « châab », du moins selon le modèle de base rousseauiste. La décision souveraine est imputable à tout le « châab », et non à quelques-uns. On conçoit mal un peuple sélectif. Or, en général, dans un « châab » ordinaire (souverain en bloc), certains « veulent » (cas des partisans du pouvoir actuel), d’autres « ne veulent pas » (cas de la société civile dans la rue) et ont le droit, tous les deux, de le dire, de le manifester librement en tant que citoyens, de le justifier et même de le crier dans le désordre et dans l’excès. La démocratie est éternellement un apprentissage. Sans fin. Il suffit de voir les vieilles démocraties.

 

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Le peuple, une pluralité de volontés

Mais ceux qui ne « veulent pas » ne cessent pas pour autant de faire pleinement partie du « châab », selon les règles démocratiques du pluralisme et de la diversité naturelle des hommes et des groupes, abstraction faite de leurs forces respectives. La diversité des opinions n’est pas une division entre « amis » et « ennemis » (guerre civile), ou entre « loyaux » et « traîtres » (division morale), mais une différence dans la perception du Bien public par la conscience citoyenne (conflit politique soluble).

En vérité, « Echâab », s’il peut vouloir pour lui, pour certains ou pour tous, ne peut pas « vouloir » contre lui-même, ou contre une partie de lui-même. Il est unité dans la diversité. Il n’est pas juridiquement décomposable. Il ne peut « vouloir » en pratique que majoritairement, à la suite d’une élection démocratique disputée. La minorité du « châab » gardant sa chance aux prochaines élections, supposées bien sûr se dérouler selon le modèle démocratique. Dans le cas contraire, il n’y a plus de lien social reliant les Tunisiens entre eux.

 

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Quand une partie s’arroge la voix du peuple

Si ce n’est plus tout le « châab » qui a le droit de « vouloir » (yurid), mais juste la fraction soutenant le président Saïed, il faudrait alors changer de registre, et donc de régime politique. Il n’y a en effet plus de « châab » qui tienne. Il n’y a plus que des hommes, ou un parti, ou une secte, ou un seul homme, qui parlent au nom du « châab », et qui gouvernent sur la base, non pas du « châab yurid » dans sa totalité, mais d’une fraction du « châab » qui leur est inféodée, et qui excluent l’autre fraction du « châab » du débat, de la participation, et donc de la souveraineté. Une conception où des Tunisiens excluent d’autres Tunisiens d’être tout simplement « Echâab ». En d’autres termes, il y aura juste une partie du « châab » qui gouverne par la force contre une autre partie du « châab ». Ce qui n’a plus de sens. Le concept d’« Echaâab Yurid » devient purement et strictement slogan, et le slogan sort de la signification première du concept, de son idée et du principe qu’il implique. C’est la confusion des genres dont l’implication est tragique.

 

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Hatem M'rad