Tunisie : derrière la pénurie d’eau minérale, le nœud du financement et des contrôles

 Tunisie : derrière la pénurie d’eau minérale, le nœud du financement et des contrôles

Certaines livraisons sont aujourd’hui encadrées par les forces de l’ordre

Dans les rayons, l’eau en bouteille manque sur l’ensemble du territoire du pays. La canicule et les arrêts de production ponctuels liés aux coupures d’électricité expliquent en partie la tension. Mais la crise révèle aussi un effet pernicieux moins visible : depuis la réforme des chèques bancaires, les distributeurs financent plus difficilement leurs stocks, tandis que les règles anti-spéculation rendent leur gestion plus sensible.

Des bouteilles introuvables dans l’ensemble des commerces et grandes surfaces : la pénurie d’eau minérale a pris cet été une dimension très concrète pour les ménages tunisiens. Elle révèle une crise d’approvisionnement en eau conditionnée, où se croisent pic de demande, production perturbée et distribution fragilisée.

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La Chambre nationale syndicale de l’industrie des boissons non alcoolisées évoque une demande estivale supérieure de près de 30 à 40% au niveau habituel, sous l’effet des vagues de chaleur. Des coupures d’électricité ont aussi interrompu l’activité de certaines usines. Les stocks ont alors fondu. À cette mécanique s’ajoute une question : qui peut avancer l’argent nécessaire pour reconstituer rapidement les entrepôts ?

 

La fin du chèque comme crédit de fait

La loi n° 2024-41, appliquée depuis le 2 février 2025, a profondément changé l’usage du chèque. En Tunisie, celui-ci servait souvent de garantie et de crédit à court terme non seulement entre particuliers et commerces, mais entre fournisseurs, grossistes et détaillants, une donnée peu connue du grand public. La plateforme centralisée permet désormais de vérifier et de réserver immédiatement la provision. Cette sécurisation protège le bénéficiaire, mais réduit la possibilité de commander aujourd’hui et de payer après la revente.

« Ce système s’est écroulé comme un château de cartes, explique un commerçant. Il fonctionnait dans la mesure où il palliait la frilosité des banques tunisiennes quant aux risques liés à l’emprunt, puisque le chèque sans provision était passible de prison ferme. Avec l’amnistie de la nouvelle loi, sans étude d’impact, l’économie subit aujourd’hui de plein fouet un retour de bâton ».

Pour un distributeur de boissons, l’enjeu est décisif. Il pouvait acheter plusieurs palettes avec des chèques postdatés, écouler les bouteilles puis honorer l’échéance. Désormais, sans trésorerie, ligne bancaire ou autre crédit commercial, il commande beaucoup moins. Le recul du chèque au profit des virements, effets de commerce et espèces confirme ce changement. Or ces instruments ne remplacent pas automatiquement le financement souple des petites structures.

Le lien avec la pénurie est indirect, mais réel : une filière qui finance moins facilement ses stocks devient plus vulnérable à un choc. Lorsque la chaleur accélère les ventes et que la production ralentit, les réserves ne jouent plus leur rôle d’amortisseur. Il ne faut toutefois pas confondre cette contrainte avec une preuve de rétention volontaire : les industriels attribuent la crise d’abord au pic de consommation et aux incidents d’électricité, combinés aux nouvelles législations qui partent du bon sentiment d’assainir l’économie, sans avoir prévu les conséquences à terme.

Or, la présidence de la République élude ces aspects complexes pour privilégier une explication univoque : le complot intérieur et la spéculation, déplore Houssem Saad de l’ONG Alert.

 

Stocker sans spéculer : un équilibre délicat

D’une extrême sévérité, et poussé par Carthage, le décret-loi de 2022 contre la spéculation illégale réprime notamment la dissimulation de marchandises, le refus de vente ou les pratiques destinées à désorganiser l’approvisionnement afin d’augmenter les prix. 10 ans de prison pour spéculation simple et amende de 100.000 dinars. 20 ans de prison pour les produits subventionnés ou médicaments, et amende de 200.000 dinars. Pour les situations de crise ou catastrophes (crise sanitaire ou épidémie) : 30 ans de prison sont prévus, et une amende de 500.000 dinars. Dans le contexte actuel, les contrôles visent les bouteilles retirées du marché, les ventes conditionnées à l’achat d’autres produits et les hausses abusives. La peur de stocker, y compris de bonne foi, devient réelle.

L’État a ajouté un encadrement spécifique : depuis le 19 août, les marges brutes des revendeurs d’eau minérale sont plafonnées à 15 %, avec des prix maximums selon les formats. Le but est de fermer l’espace laissé aux profiteurs de la rareté. Mais la frontière est nette en droit et plus fine en pratique : conserver un stock de précaution est nécessaire ; accumuler ou dissimuler des marchandises pour attendre un prix plus élevé relève de la spéculation.

C’est là que les deux législations se rencontrent. La réforme des chèques tarit un outil de financement des stocks ; la lutte anti-spéculation encadre la manière dont ils peuvent être détenus et vendus. Ensemble, elles révèlent une faiblesse : sans crédit de trésorerie accessible, logistique robuste et contrôles distinguant réserve normale et rétention frauduleuse, le marché de l’eau en bouteille réagit au moindre choc par des rayons vides.

En août 2021, peu après s’être octroyé les pleins pouvoirs, le président tunisien Kaïs Saïed avait lancé une offensive majeure contre la spéculation et les circuits de distribution, ciblant particulièrement les centres de stockage de fruits et de légumes. Sorte d’acte fondateur de son mandat, il avait exigé d’enfoncer à l’arrache-clou les portes d’un dépôt de fruits et légumes devant des caméras. Taxé de populisme acharné par l’opposition, difficile aujourd’hui de réviser cette orientation constitutive de sa gouvernance sans se désavouer.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie