Portrait. Nourdine Bihmane, enfant d’ouvrier devenu patron de la tech

 Portrait. Nourdine Bihmane, enfant d’ouvrier devenu patron de la tech

Nourdine Bihmane, dirigeant de Konecta et président des Entretiens de l’Excellence. Photo : DR

De Amizmiz à Madrid, en passant par Paris et Princeton, Nourdine Bihmane a esquivé les cases dans lesquelles on voulait l’enfermer. Ce fils d’immigrés marocains défend aujourd’hui une conviction : face à l’intelligence artificielle, l’empathie et la capacité à rester humain seront plus que jamais décisives. 

 

En bref

  • Nourdine Bihmane est le fils d’un ouvrier marocain arrivé en France avec sa famille.
  • Une orientation vers un CAP couvreur en 5e constitue un tournant dans son parcours.
  • Il a passé plus de vingt ans chez Atos avant de rejoindre Konecta en 2024.
  • Il dirige aujourd’hui Konecta et défend une approche de l’IA centrée sur l’humain.
  • Il préside également Les Entretiens de l’Excellence et reverse les droits d’auteur de son livre à l’association.

S’il n’avait pas osé dire non en 5e à la conseillère d’orientation qui voulait faire de lui un couvreur et l’orientait vers un CAP, Nourdine Bihmane ne serait jamais devenu DG d’un ancien fleuron de l’industrie numérique française. Deux choses motivent ce refus. « J’ai visualisé mon père, ouvrier à la fonderie de Saint-Priest dont les poumons ont été détruits par l’amiante. » Et puis, il se sait déjà animé par une soif d’apprendre impossible à rassasier.

Ce non va briser une fatalité sociale. Et deviendra, avec le temps, l’un des fils rouges de son parcours. Pour le raconter, Nourdine Bihmane fait référence à Nietzsche. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, le Chameau porte la charge, le Lion se rebelle et l’Enfant est mu par la curiosité.

Aujourd’hui encore, lorsqu’on lui demande de situer la droite et la gauche, ce quadra ne fait pas appel à une boussole abstraite. « Je visualise instantanément ma salle de classe de CP à Saint-Chamond : la fenêtre est à gauche, le mur à droite. » Chez lui, les souvenirs passent par les images. Les premières années en France ressemblent à « un film muet ».

Il a quatre ans lorsqu’il arrive des montagnes du Moyen-Atlas marocain, dans une Renault 12 blanche. La langue française est alors « un mur de bruit ». Dans cette France incompréhensible, une assistante maternelle devient sa première figure rassurante. Une voix qui lui murmure « tu devras faire plus d’efforts que les autres mais ça va aller ». Ce sentiment ne le quittera pas vraiment. Mais il va se transformer en moteur.

À 14 ans, lorsque ses parents se séparent, le « Chameau » prend le dessus. L’aîné de la fratrie devient le « petit adulte » de la maison. Il installe sa mère dans un nouvel appartement, traduit les courriers administratifs, fait la queue avec ses coupons des Restos du Cœur sans jamais se plaindre. Le Lion surgit en 5e et lui évite le destin que d’autres lui ont assigné. L’Enfant, lui, ne l’a peut-être jamais quitté : celui qui veut comprendre, qui dévore les livres, s’enthousiasme pour les idées et considère chaque accroc comme une occasion d’apprendre.

 

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Brel, Barjavel et puis l’informatique

Une tante éloignée, sa bonne fée, repère son potentiel et refuse de le voir abandonner le lycée pour aller travailler et venir en aide à sa famille. Elle lui ouvre sa maison en région parisienne. Son cousin accepte de lui faire une place dans sa chambre.

Dans cet appartement où l’on parle de physique quantique et de psychologie, Nourdine découvre un autre monde. Un univers où les livres ouvrent des portes. Il dévore Ravage de René Barjavel, plonge dans Dune, saga de Frank Herbert, fredonne les chansons de Jacques Brel. Il décroche son baccalauréat avec mention. Son père achète un mouton pour célébrer le succès, comme s’il s’agissait de l’Aïd.

L’ascension n’a pourtant rien d’une évidence. En classes préparatoires à Jussieu, il découvre les codes sociaux qu’on n’apprend pas à l’école. Il se sent comme un intrus, mais l’inconfort ne le fait pas renoncer. Il apprend à y évoluer. Il tâtonne et tente médecine, échoue de peu au concours. Il tombe dans la marmite de l’informatique en comparant les salaires d’un ami entré dans le secteur et celui de son père après trente ans d’usine : 16 000 francs contre 10 000. Il comprend que le numérique peut aussi être un ascenseur social. Il se forme au CNAM, le soir, au milieu d’une « communauté de rescapés du système ». Pour apprendre le management, il télécharge même clandestinement des rapports McKinsey et les dévore comme d’autres lisent Camus. Il a enfin trouvé son terrain de jeu.

 

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De l’architecte au chef d’orchestre

En 2000, il entre chez Atos, un géant mondial du numérique. Sa mère est émerveillée lorsqu’il lui montre sa carte de visite : « architecte de systèmes d’information ». Cet enfant d’Amizmiz, village perché dans l’Atlas, y restera une vingtaine d’années, notamment comme expat à Princeton, aux États-Unis.

À l’été 2022, alors qu’Atos traverse l’une des périodes les plus tumultueuses de son histoire, il est nommé co-directeur général au sein d’un triumvirat. Les jeux de pouvoir sont féroces. Lors d’un épisode qu’il raconte comme un véritable guet-apens, le président du conseil d’administration exige de prendre son bureau de direction, au 7e étage du campus de Bezons. Le quadra dépose son ego, accepte un bureau plus simple et se concentre sur l’essentiel : tenter de sauver les 55 000 collaborateurs de Tech Foundations (division historique d’Atos).

Cette capacité à ne pas confondre le symbole et l’essentiel semble guider la manière dont il aborde aujourd’hui l’intelligence artificielle. Depuis avril 2024, installé à Madrid à la tête des 120 000 collaborateurs de Konecta, il refuse les scénarios dans lesquels l’IA signerait la disparition de l’humain. Il préfère une autre image : celle du chef d’orchestre. La machine est un nouvel instrument et le rôle du chef n’est pas de remplacer les musiciens, mais de faire naître une harmonie nouvelle.

Un chef dont le rôle consiste aussi à faire office de passeur. À Casablanca, dans le quartier de Hay Mohammadi, il forme des jeunes en rupture de parcours au prompt engineering. À la présidence de l’association Les Entretiens de l’Excellence, il travaille à son tour à ouvrir des portes à ceux qui, comme lui autrefois, risquent d’être enfermés trop tôt dans une case. Et l’intégralité des droits d’auteur de son livre Rester Humain (Les Petits Matins, 2026) est reversée à cette structure.

 

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Rester humain face à l’IA

Un soir d’hiver 2024, sa fille de 11 ans lui pose une question qui résume peut-être mieux que toutes les autres la mutation en cours : « Papa, l’IA, elle pourrait faire ton métier, non ? »

Il ne lui détaille pas les performances des machines mais lui parle de ce qu’elles ne ressentent pas. L’IA peut simuler, explique-t-il, mais elle n’a ni peur ni espoir. À l’humain revient donc une tâche que la technologie ne peut pas déléguer : écouter la peur et apporter de l’espoir.

Lorsqu’il quitte son bureau, Nourdine Bihmane explore d’autres terrains de jeux : les semi-marathons, les films de science-fiction avec son fils et les aubes contemplées depuis les montagnes de l’Atlas où il a vu le jour. L’Enfant de Nietzsche est, bel et bien, toujours là.

 

 


Vos questions sur Nourdine Bihmane

Qui est Nourdine Bihmane ?

Nourdine Bihmane est un dirigeant franco-marocain du secteur technologique, aujourd’hui CEO de Konecta.

Quel a été son parcours chez Atos ?

Il y a passé plus de vingt ans et a notamment dirigé Tech Foundations avant de quitter le groupe en mars 2024.

Depuis quand dirige-t-il Konecta ?

Il est CEO de Konecta depuis avril 2024.

Quelle est sa vision de l’intelligence artificielle ?

Il défend une IA qui augmente les capacités humaines plutôt qu’une technologie appelée à remplacer l’humain. Cette vision est également au cœur de son livre Rester humain.

Quelle association préside-t-il ?

Nourdine Bihmane préside Les Entretiens de l’Excellence, qui œuvre notamment pour l’égalité des chances et l’accès à l’information et à l’orientation.

 

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Fadwa Miadi