Tunisie. Khouloud Toumi : « Il est temps de passer de l’économie du diagnostic à celle des solutions »

Khouloud Toumi
Khouloud Toumi est experte en économie, chercheuse universitaire et consultante internationale en stratégie, fondatrice du cabinet Global Performance Development (GPD). Seconde partie de l’entretien qu’elle accorde au Courrier de l’Atlas concernant la situation de l’économie tunisienne post pénuries estivales.
LCDL : Vous avez récemment publié une tribune remarquée où vous postulez que l’heure n’est plus aux diagnostics et que « le débat économique en Tunisie est arrivé à un stade où davantage d’analyse n’est plus la priorité ». Pourtant, certains imputent précisément les échecs des politiques publiques aux états des lieux erronés à propos des causes structurelles au profit d’une vision complotiste qui rejette la responsabilité de la situation actuelle sur un ennemi intérieur / extérieur, ou encore sur la vague notion de l’État profond. Dans ces conditions, comment concevoir le dépassement sans crainte de l’exercice de l’analyse vers l’impératif de la sortie de crise ?
Khouloud Toumi : Je ne crois pas qu’il faille opposer l’analyse à l’action. Le problème n’a jamais été l’analyse en elle-même. Elle devient problématique quand elle ne se traduit ni en décision, ni en calendrier, ni en une évaluation.
Lorsque je dis que davantage d’analyse n’est plus la priorité, je ne prétends pas que nous savons tout. Je n’affirme pas non plus que tous les diagnostics passés étaient justes. Je dis que nous disposons déjà d’une masse considérable d’informations sur nos déséquilibres, la faiblesse de l’investissement, les contraintes de financement, la fragilité de certaines entreprises publiques, l’état des infrastructures, la productivité, la complexité administrative et la difficulté à mobiliser du capital. La vraie question est devenue la suivante : Comment transformer tout cela en décisions exécutées dans les délais ?
C’est aussi pourquoi les explications par un acteur caché ou par un ennemi intérieur ou extérieur ne mènent nulle part sur le plan économique. Une hypothèse économique se confronte aux données. On peut la discuter, la vérifier et la réfuter. Une explication qui n’autorise ni mesure ni vérification ni identification des mécanismes de décision ne permet de construire aucune politique publique. Et on ne la résout pas en produisant une analyse de plus mais en rendant la décision publique traçable. Or, quand une décision est datée, chiffrée, financée et confiée à une administration identifiée, « l’ennemi invisible » perd de facto sa pertinence qui n’avait d’utilité que celle de dissoudre les responsabilités.
Il faut se garder de l’excès inverse. Car tout ramener à la mauvaise gouvernance sans examiner les contraintes réelles de financement et de capacité de production serait une autre facilité.
La crise électrique nous force justement à regarder le mécanisme dans son ensemble. L’accès au financement extérieur s’est restreint dans le cadre du choix de l’État de ne pas recourir à un programme avec le FMI. Dans le même temps le financement intérieur de l’État mobilise une part importante des ressources bancaires nationales. Il exerce donc un effet d’éviction sur le crédit disponible pour le secteur privé.
La question n’est pas seulement de savoir où trouver davantage de ressources. Elle est de savoir où nous plaçons celles dont nous disposons. Quelle part finance nos déséquilibres et quelle part construit des capacités productives nouvelles ?
De là découlent trois chantiers.
Le premier concerne les entreprises publiques. Leur restructuration ne se réduit pas à un choix entre le statu quo et la privatisation. Il faut examiner entreprise par entreprise le modèle économique, la structure des coûts, la productivité, l’endettement, la gouvernance et les obligations de service public. Certaines peuvent être redressées sur le plan opérationnel. D’autres appellent une restructuration financière et institutionnelle. Certaines activités peuvent s’ouvrir davantage à la concurrence ou passer par des partenariats quand l’intérêt général le permet. L’idée directrice est de réorienter le capital public vers les usages au rendement économique et social le plus élevé, sans abandonner les missions stratégiques.
Le deuxième chantier porte sur l’investissement public. Il ne s’agit pas de le réduire mais de mieux choisir les projets et de savoir les exécuter. Une infrastructure énergétique, hydraulique ou logistique n’est pas une ligne de dépense. C’est une capacité de production future. Et une part de notre déficit électrique ne vient pas de l’absence de décision d’investir. Elle vient de l’écart entre la décision et sa réalisation.
Le troisième chantier est réglementaire. Simplifier ne veut pas dire déréguler. L’État doit rester régulateur garant de la concurrence et protecteur de l’intérêt général. Mais il doit lever les obstacles administratifs qui ne produisent aucune valeur, raccourcir les délais excessifs et faciliter l’entrée de nouveaux acteurs.
Il y a enfin un principe qu’il faudrait rétablir : toute décision publique devrait s’accompagner d’un objectif, d’un financement, d’un calendrier et d’un indicateur de résultat. C’est cette traçabilité qui permet de quitter le débat abstrait sur les responsabilités pour entrer dans une logique de résultats.
La crise électrique est un révélateur à cet égard. Elle montre que nos problèmes énergétiques, financiers, industriels et institutionnels ne sont pas séparés. Ils tiennent à une même chose : la capacité d’une économie à transformer ses ressources en investissement, son investissement en capacité productive et cette capacité en emplois, en revenus et en croissance.
Je résumerais ma position ainsi : dépasser le diagnostic n’est pas renoncer à l’analyse. C’est la faire passer à l’ingénierie de la décision publique. Identifier les priorités. En chiffrer le coût. En définir le financement. Fixer un calendrier et mesurer les résultats.
L’enjeu désormais n’est plus de gérer la crise. Il est d’agir sur les mécanismes qui la rendent récurrente.
>> Lire aussi : Tunisie. Khouloud Toumi : « Le meilleur dédommagement d’une PME est d’éviter que les délestages se reproduisent »
