Kamel Dafri : « Pour la musique, le monde est déjà ici »

 Kamel Dafri : « Pour la musique, le monde est déjà ici »

Kamel Dafri, directeur de Villes des Musiques du Monde, crédit photo : Yassir Guelzim

Le Prix des Musiques d’ICI fête ses dix ans. Pour Kamel Dafri, directeur de Villes des Musiques du Monde, cette décennie révèle la place croissante des diasporas dans le paysage musical français. Il défend une idée centrale : sortir de la catégorie des « musiques du monde » pour reconnaître des artistes qui vivent, créent et réinventent leurs héritages ici, en France.

En bref

  • Le Prix des Musiques d’ICI célèbre ses dix ans.
  • Kamel Dafri considère les diasporas comme des « accélérateurs culturels ».
  • Il défend la notion de « musiques d’ici » pour sortir d’une vision exotique ou folklorique des « musiques du monde ».
  • Le Prix mise autant sur le repérage que sur l’accompagnement et la mise en réseau professionnelle.
  • Pour l’avenir, Kamel Dafri souhaite ouvrir davantage le dispositif aux scènes régionales, ultramarines et aux créations hybrides.

Le Prix des Musiques d’ICI fête ses dix ans. Qu’est-ce qui a le plus changé depuis sa création ?

Kamel Dafri : Peut-être la prise en compte des diasporas comme des accélérateurs culturels, et pas seulement économiques. Les migrations ont toujours posé la question de leur place dans le patrimoine culturel français. Aujourd’hui, des personnes installées en France portent des musiques venues d’ailleurs, mais implantées ici. Leurs racines croisent l’électro, le classique, le rock, le rap… Cela recrée les musiques d’aujourd’hui.

Depuis dix ans, nous observons une forte présence de ces musiques dans le paysage sonore et dans ce que les gens écoutent. Et nous constatons une qualité musicale extraordinaire. Chaque année, nous effectuons donc un repérage dans toute la France hexagonale. Il y a dix ans, quand on parlait des musiques des diasporas, le mot « diaspora » lui-même n’était pas vraiment admis dans l’espace public. Il pouvait avoir une perception péjorative ou relever d’une forme de tabou. Il existait aussi une relégation assez systémique des musiques issues du folklore communautaire vers un espace communautaire. On les rangeait dans une catégorie « musique communautaire », comme si ce n’était pas véritablement de la culture. L’imprégnation culturelle de ces musiques n’était pas prise en compte. Aujourd’hui, ces musiques ont investi tous les territoires français, et pas seulement l’Île-de-France.

Pourquoi parler de « musiques d’ici » plutôt que de « musiques du monde » ?

Kamel Dafri : Parce qu’il faut déjà admettre que le monde est ici. Quand on parle de « musiques du monde », le terme peut générer beaucoup de représentations, parfois négatives. Le monde n’est pas seulement dans des contrées lointaines. Il est ici. La question est donc de savoir si nous sommes capables de regarder le monde qui se trouve à proximité. Sommes-nous capables de l’écouter ? Avec le Prix des Musiques d’ICI, nous travaillons vraiment sur cette idée de « proximité-monde ». Lorsque nous voyageons loin, nous sommes capables de curiosité, d’écoute et d’attention. Mais le voyage peut aussi être immobile. Il peut se faire ici. Nous sommes implantés en Seine-Saint-Denis. Nous ne pouvions donc pas avoir une perception exotique, folklorique ou « carte postale » du monde. Dire que le monde est ici et que sa musique est ici change la perception.

Est-ce aussi une manière de ne plus enfermer les artistes dans leurs origines ?

Kamel Dafri : Oui. Jusqu’à quand une personne va-t-elle être perçue comme « issue de l’immigration » ? Jusqu’à quand sa musique sera-t-elle considérée comme n’appartenant pas à la musique de France ? Nous avons voulu intervenir sur cette terminologie. Il s’agit de casser la catégorie « musiques du monde », à laquelle nous appartenons pourtant, pour lui donner une dimension beaucoup plus territoriale.

Il est fondamental que ces artistes entrent dans le droit commun de la culture. Je pense que nous avons réussi, en dix ans, à faire en sorte que les personnes qui s’intéressent aux musiques du monde regardent aussi ces musiques d’ici. Ce sont des artistes qui, ici, créent les musiques d’aujourd’hui. Il est important de faciliter la circulation des artistes venant de loin. Mais il est tout aussi important de faire circuler les artistes qui vivent ici.

Pour vous, cette circulation ne doit justement pas être pensée uniquement comme un marché ?

Kamel Dafri : Tout ne se résume pas à un marché. La circulation des personnes et de la musique n’est pas seulement une question commerciale. Ce serait une erreur d’enfermer ces musiques uniquement dans un système de marché. Il a toujours existé des liens entre les artistes et leurs racines : des liens familiaux, culturels… Comment faire pour que ces liens deviennent de véritables accélérateurs culturels ? Il ne faut pas seulement les regarder à travers une lecture économique, les transferts d’argent ou les relations avec les pays d’origine. Aujourd’hui, nous constatons que les artistes lauréats que nous accompagnons renouent avec des continents et des aires culturelles. Ils organisent ainsi de nouvelles circulations.

Vous parlez aussi de la France comme d’un « pays-monde ». Que voulez-vous dire ?

Kamel Dafri : La France est un pays-monde, mais il faut parfois le lui rappeler. La France ne se résume pas à l’Hexagone. L’une des limites de notre opération est justement de ne pas pouvoir travailler avec les Caraïbes ou intégrer la Guyane. Ces territoires devraient pouvoir intégrer pleinement les Musiques d’ICI. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas encore le faire. Il y a un trou dans la raquette. Ces musiques racontent les liens, les appartenances et quelque chose d’une intégration naturelle. Selon moi, les artistes mettent en musique une forme d’intégration que le discours politique actuel ou les médias ne racontent pas toujours. Et musicalement, le mouvement est déjà là, parce que les gens écoutent ces musiques. S’il n’y a pas deux catégories de Français, il ne devrait pas y avoir deux catégories de musiques.

Le Prix ne se limite plus à récompenser des artistes. L’accompagnement est-il devenu sa fonction principale ?

Kamel Dafri : La phase de repérage reste essentielle. Quand le niveau artistique est élevé, pourquoi choisit-on tel projet plutôt qu’un autre ? Doit-on juger uniquement selon le goût ? Ou faut-il aussi regarder la visibilité de certaines cultures présentes ici ? Nous essayons donc de travailler sur des éléments qui ne sont pas uniquement esthétiques. Le Prix permet aussi d’interroger les références culturelles des programmateurs, des professionnels et des membres des jurys. Nos choix sont souvent directement liés à nos propres références culturelles. Il faut donc être capable de sortir de celles-ci et de regarder des projets auxquels nous n’aurions pas spontanément pensé. Cela signifie repérer ces artistes, leur donner un environnement professionnel et les accompagner.

Dix ans après, quelle est maintenant l’ambition du Prix des Musiques d’ICI ?

Kamel Dafri : Nous avons encore du travail parce que le secteur reste très clivé et très catégorisé. Ce qui devient intéressant avec les Musiques d’ICI, c’est que nous pouvons aussi intégrer les musiques régionales. Je pense par exemple aux polyphonies corses ou occitanes. Ces artistes sont eux aussi dans la création et dans une réinvention permanente des répertoires. Notre perspective pour l’après-dix ans est donc de développer une scène « trad’actuelle ». Nous aimerions que le Prix des Musiques d’ICI puisse avoir une catégorie consacrée aux diasporas, mais aussi une catégorie « scène trad’actuelle ».

Il faudrait également pouvoir imaginer une scène ultramarine, voire une scène consacrée aux musiques hybrides. Des artistes peuvent aujourd’hui investir des répertoires ou des langues qui ne sont pas initialement les leurs et créer des projets extrêmement intéressants. Notre objectif est finalement d’effacer ce qui peut être clivant. Il y avait une expression de Jamel Debbouze que j’aimais bien : « On est tous des icissiens. » Reterritorialiser les choses autour d’un « ici » commun, c’est peut-être cela, la force d’un projet artistique, culturel et sociétal. Nous appartenons à un espace commun. Les artistes ont besoin d’entrer dans ce commun. Et nous nous battons pour cela.

Le 16 octobre : MaMA & Festival Villes des Musiques du Monde : Scène des Musiques d’ICI avec Kimia, Tiwiza et Seksion Maloya

Le 5 novembre au théâtre Berthelot (Montreuil) : soirée de présentation des finalistes au Théâtre Berthelot

Foire aux questions sur le Prix des Musiques d’ICI

Qu’est-ce que le Prix des Musiques d’ICI ?

Le Prix des Musiques d’ICI est un dispositif de repérage et d’accompagnement d’artistes. Pour Kamel Dafri, il doit notamment permettre de faire entrer dans le paysage culturel commun des créations encore trop souvent catégorisées selon l’origine de leurs interprètes.

Pourquoi Kamel Dafri préfère-t-il parler de « musiques d’ici » ?

Il considère que l’expression « musiques du monde » peut maintenir une représentation lointaine ou exotique de certaines créations. Pour lui, « le monde est ici » : les artistes vivent en France et leurs créations participent au paysage musical contemporain.

Que signifie la « proximité-monde » évoquée par Kamel Dafri ?

Cette expression désigne l’idée qu’il n’est pas nécessaire de voyager pour rencontrer d’autres langues, cultures ou traditions musicales. Cette diversité existe déjà dans les territoires français et particulièrement dans des espaces comme la Seine-Saint-Denis.

Quel rôle jouent les diasporas selon Kamel Dafri ?

Kamel Dafri les décrit comme des « accélérateurs culturels ». Les héritages musicaux se croisent avec le rock, le rap, l’électro, le classique et d’autres esthétiques pour produire de nouvelles créations.

Yassir Guelzim

Yassir GUELZIM

Journaliste, auteur et réalisateur, Yassir Guelzim évolue depuis plus de vingt-cinq ans entre presse écrite, radio, télévision et documentaire. La constante de son parcours : décrypter les dynamiques politiques, les sociétés en mouvement et les fractures du monde contemporain.Collaborateur du courrier de l'atlas depuis 2017, il a également travaillé en tant que journaliste à LCI pendant près de quinze ans mais aussi France 3, RMC Moyen-Orient–RFI, France Inter et France Culture, couvrant notamment les élections marocaines de 2002 et de nombreux enjeux liés au monde arabe et à l’espace méditerranéen.Son travail s’est progressivement étendu à l’écriture et à la réalisation documentaire. Co-auteur et co-réalisateur de L’Archipel des Français Libres (France 5, 2021), il explore les mémoires maritimes et les trajectoires méconnues de l’histoire française. L’ouvrage tiré du film reçoit une mention du jury du Prix Étienne Taillemite en 2023. En 2024, il signe également La Prohibition Américaine, une aubaine française, diffusé sur France 5 dont un ouvrage aux éditions Mon Autre France sortira en octobre 2026.Fondateur de la société Mediterranean Press TV News Production, qu’il dirige pendant dix ans, il produit des reportages et documentaires diffusés sur Arte, France 24, Al Jazeera ou Sky News Arabic.Diplômé du département de Sciences Politiques de Paris La Sorbonne et de l'Université de sciences économiques de Montpellier I, Yassir Guelzim conjugue regard analytique, rapport économique et exigence narrative. Spécialisé sur l'économie, il peut aussi traiter de questions politiques, géopolitiques ou sociétales. Ses articles et interviews interrogent les rapports de pouvoir, les identités politiques et les mutations géopolitiques, avec une attention particulière portée sur le Maroc, l'Afrique, le Proche-Orient et les sociétés méditerranéennes.