Maître Mourad Battikh : « Dans l’affaire Lyhanna, personne n’a relié les signalements »

Maître Mourad Battikh, avocat des victimes dans l’affaire Lyhanna, revient sur les défaillances du système judiciaire et les signalements non traités. © Lionel BONAVENTURE / AFP
Lyhanna a été violée puis tuée. Son agresseur présumé, Jérôme Barella, avait pourtant fait l’objet de signalements. La machine judiciaire s’est enclenchée, mais personne n’a relié les points. Joël Barella, le père du principal suspect, est mis en cause pour des violences sexuelles sur ses petites-filles par alliance. Maître Mourad Battikh, leur avocat, décrypte les failles structurelles que cette affaire révèle et explique ce qu’il faudrait changer, dès maintenant, pour que ce drame ne se reproduise pas.
1/ Malgré plusieurs signalements et plaintes, Lyhanna n’a pas été protégée à temps. Avec le recul, comment expliquez-vous cet échec collectif et quelles responsabilités institutionnelles cette affaire met-elle en lumière ?
Ce qui frappe dans ce dossier, ce n’est pas une défaillance isolée, mais une accumulation. Le mis en cause avait fait l’objet de plusieurs signalements et procédures au fil des années. Chacun de ces éléments, pris isolément, a été traité comme un dossier parmi d’autres. Personne ne les a reliés. C’est précisément cette absence de mise en perspective qui est mortifère.
Les responsabilités sont en réalité de deux ordres, et il faut refuser de les opposer.
Il y a d’abord une question de moyens : on ne peut pas demander à des parquets et à des unités d’enquête exsangues de traiter avec la diligence requise des dossiers de pédocriminalité qui exigent du temps, de la technicité et un suivi dans la durée.
Mais il y a aussi, et l’inspection administrative elle-même a relevé une « perte de temps » et une « absence de suivi », une question de priorité et de culture institutionnelle. Trop de signalements visant des mineures ont été minimisés ou classés trop vite. Tant que les violences sexuelles sur enfants ne seront pas traitées comme une urgence absolue, et non comme un contentieux de masse, ces drames se reproduiront. Mon rôle, aux côtés des victimes, est de faire en sorte que cette affaire ne se solde pas par un simple constat, mais par des changements structurels vérifiables.
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2/ Au-delà de l’émotion suscitée par ce drame, quelles évolutions urgentes vous paraissent aujourd’hui indispensables pour mieux prévenir les violences sexuelles sur mineurs, notamment dans les espaces périscolaires où les dispositifs de contrôle et de signalement sont insuffisants ?
D’abord, des délais d’enquête contraignants : lorsqu’une plainte pour viol sur mineur est déposée, certains actes d’investigation indispensables, au premier rang desquels l’audition du mis en cause, devraient être rapidement effectués. Un suspect signalé à plusieurs reprises qui n’est jamais entendu, c’est inacceptable.
Ensuite, le décloisonnement de l’information : les signalements transmis par les organismes internationaux, par l’école ou par la gendarmerie doivent être systématiquement recoupés.
Sur le périscolaire précisément, le contrôle reste le maillon faible. Toute personne en contact avec des enfants dans le cadre de l’animation, de l’accompagnement ou des activités après l’école doit faire l’objet d’une vérification systématique et actualisée, via la consultation du casier judiciaire et des fichiers dédiés aux auteurs d’infractions à caractère sexuel. Et les familles ont le droit à une information claire sur l’identité des adultes auxquels leurs enfants sont confiés. Ces contrôles existent en théorie ; ils sont appliqués de façon inégale et trop rarement réactualisés. C’est sur cette zone grise qu’il faut se concentrer.
Enfin, il faut donner aux juridictions les moyens humains d’absorber ces priorités : on l’a vu avec l’annonce du ministre de la Justice de l’objectif de réexaminer des dizaines de milliers de plaintes, la volonté politique ne suffit pas si les effectifs ne suivent pas.
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3/ Vous représentez Priscillia et Maëva, les petites-filles par alliance de Joël Barella. Comment vivent-elles aujourd’hui cette procédure judiciaire et qu’attendent-elles, au-delà du verdict, de la reconnaissance de leur statut de victimes ?
Ce que je peux dire, dans le respect de leur intimité et de la procédure, c’est que ces démarches sont éprouvantes. Pour des victimes, le temps judiciaire est long, parfois vécu comme une seconde épreuve : il faut répéter, attendre, supporter le doute.
Au-delà du verdict, ce qu’elles attendent, c’est d’abord d’être crues et reconnues. La reconnaissance du statut de victime n’est pas une formalité : c’est l’affirmation, par l’institution, qu’elles ont subi quelque chose de grave, qu’on ne les a pas entendues à temps et que la société le reconnaît enfin. C’est aussi ce qui ouvre le droit à une réparation et à un accompagnement.
Mon engagement, c’est qu’elles ne soient pas réduites à un dossier de plus et que leur parole serve aussi à éviter que d’autres enfants connaissent le même sort.
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