Ahmed Berrahal : « Pour avoir dénoncé les agressions sexuelles à la RATP, je risque d’être licencié »

 Ahmed Berrahal : « Pour avoir dénoncé les agressions sexuelles à la RATP, je risque d’être licencié »

Ahmed Berrahal (gauche), référent harcèlement à la RATP, menacé de licenciement pour avoir dénoncé le harcèlement sexuel que subissent des femmes travaillant à la RATP. Crédit photo : Flora Carpentier

Pour beaucoup de salariés, la RATP devrait donner une médaille à Ahmed Berrahal, référent harcèlement dans un dépôt de bus à Pantin (93), dans l’entreprise depuis 17 ans. A la place des honneurs et des remerciements, ses supérieurs ont entamé une procédure disciplinaire à son encontre.

 

Ahmed Berrahal y voit « un prétexte » pour le faire taire. Depuis plusieurs années, ce dernier dénonce « en vain », dixit Ahmed Berrahal, les faits de harcèlement sexuel qui sévissent au sein de l’entreprise de transports.

Jointe au téléphone, Christine Brun, directrice du centre Flandre à Pantin se refuse à tout commentaire et tient à nous rappeler que « la procédure est en cours et qu’il est donc pour elle illégal de la commenter ».

 

LCDL : La RATP a engagé une procédure disciplinaire contre vous. Que vous reproche-t-elle ?

Ahmed Berrahal : On m’accuse d’avoir harcelé un de mes collègues, un agent de maitrise.  Ce dernier, cadre de l’entreprise et qui m’accuse d’harcèlement moral est… accusé par une femme pour des faits d’agression sexuelle ! Elle a déposé une main courante. Dans la main courante que j’ai pu lire, la jeune femme raconte que mon collègue lui a touché les seins et a tenté de l’embrasser de force. J’ai été contacté par cette femme, je prends les alertes au sérieux et j’ai mené mon enquête. Et ça n’a pas plu à mon collègue. Mais ce n’est pas mon problème !

Après cette enquête, vous prévenez votre hiérarchie…

Effectivement. Et au lieu de convoquer mon collègue pour qu’il s’explique, on me convoque moi ! Depuis quelques temps, la direction veut ma tête : il faut dire que je fais partie de ceux qui ont remis en cause la conformité des masques fournis par la RATP et dénoncé la vétusté de certains autobus. Elle me reproche de faire mon travail de délégué syndical !

Depuis de nombreuses années, vous alertez la direction sur des faits de harcèlements sexuels qui sévissent au sein de l’entreprise…

Oui. En vain. Bizarrement, à chaque fois qu’un cadre est accusé, la direction de la RATP regarde ailleurs ! Les sanctions sont différentes quand un machiniste est accusé ! Depuis deux ans et demi, je suis référent harcèlement à la CGT, je monte les dossiers, je déclenche des enquêtes et pourtant, la direction ne donne jamais suite à mes demandes d’informations…

Cette affaire d’agression sexuelle serait donc selon vous l’arbre qui cache la forêt…

Bien entendu, ce n’est pas un cas isolé. En deux ans et demi, j’ai déjà dû traiter 7 cas d’harcèlement sexiste et ou d’agressions sexuelles. Quand j’ai intégré la RATP en 2004, il y avait très peu de femmes, surtout chez les machinistes. Aujourd’hui, elles sont beaucoup plus nombreuses à conduire des autobus, à occuper donc des postes « fragiles ». Il y a énormément de femmes, parfois des mamans qui élèvent seules leurs enfants, qui sont dans des situations précaires. Il y a sans aucun doute beaucoup plus de cas d’agression sexuelle au sein de la RATP mais la peur du licenciement les empêche de parler. Derrière le beau discours de lutte contre les agressions sexuelles que martèle la direction, il y a la réalité. C’est encore très tabou à la RATP de parler de ce sujet-là. L’omerta règne. C’est pour ça qu’il faut l’ouvrir !

Vous avez reçu beaucoup de soutien…

Oui, et ça réchauffe le cœur. Bien sûr, beaucoup de femmes travaillant à la RATP m’ont apporté leur soutien. Mais il y a aussi des hommes qui ont honte des comportements de certains de leurs collègues. Vous savez, on a tous une mère, une sœur, des copines et on ne peut pas et on ne pourra jamais tolérer les agressions sexuelles. De toute façon, ne comptez pas sur moi pour me taire : j’irai au bout de ce combat.

>> Lire aussi : « Je ne suis pas une salope », le documentaire censuré par Canal+

 

Avatar photo

Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.