Il y a 20 ans, Matoub Lounes était assassiné

 Il y a 20 ans, Matoub Lounes était assassiné

Portrait de Matoub Lounès à Tizi Ouzou


Il y a vingt ans, jour pour jour, le 25 juin 1998, Matoub Lounès, artiste engagé en faveur de la reconnaissance de la culture et de la langue berbères, était assassiné lâchement devant son épouse et de ses deux belles-sœurs. Sur une route de Kabylie, alors qu’il regagne son domicile, son véhicule est attaqué par un groupe de plusieurs hommes. Le chanteur est ensuite extrait de sa voiture et tué à bout portant. 


Matoub Lounes se savait en danger mais il n'était pas du genre à se cacher. Quatre ans avant sa mort en septembre 1994, il est kidnappé par un groupe terroriste, avant d'être libéré deux semaines plus tard grâce à une forte mobilisation populaire. En 1988, en plein soulèvement de la jeunesse algérienne qui entend protester contre la misère, un gendarme lui tire dessus.


Cinq balles au total. Après huit mois d’hospitalisation et quatorze opérations chirurgicales, Matoub Lounès réapparaît sur des béquilles, debout, pour un immense concert au stade de Tizi-Ouzou. 


Naïma Yahi est historienne, spécialiste de l’histoire culturelle de l’immigration maghrébine et directrice de Pangée Network, une association qui met en place des projets d'éducation populaire. Elle a accepté de nous en dire un peu plus sur cet artiste hors norme. 


Qui était Matoub Lounès ? 


Il était d'abord un fils de l'exil. Il s'est fait connaître en venant en France où tous les artistes dissidents kabyles les plus importants comme Slimane Azem, Idir ou Lounis Aït Menguellet vivaient.


Matoub Lounès était un auteur compositeur, interprète et poète, un artiste engagé en faveur de la reconnaissance de la culture et de la langue kabyle.


C'est au moment où son père, ouvrier pendant 30 ans en France, décide de rentrer en Algérie, que Matoub tente sa chance dans le milieu artistique algérien de Paris. 


Comment Matoub Lounes est venu à la chanson ? 


C’est la conscience d’une relégation culturelle et une rébellion contre l’ordre établi qui pousse Matoub à en venir à la chanson. Ses chansons et ses poèmes sont ancrés dans son engagement en faveur de la démocratie, de la défense de la culture kabyle et de sa langue, malmenés par la politique d’arabisation massive qui fut la matrice idéologique de la guerre de libération algérienne.


S’il y célébrait sa mère, les beautés de sa culture et de ses traditions, il n’hésitait pas à dénoncer les abus du pouvoir comme quand il demandait des comptes sur l’assassinat du président Mohamed Boudiaf (NDLR : le 29 juin, il est assassiné alors qu'il tient un discours à la maison de la culture d'Annaba).


Maniant la satire et les textes engagés, Matoub Lounès rencontre son public en exil. Alors qu’il connaît ses premiers succès sur scène, c’est avec douleur et colère qu’il vit les événements du Printemps berbère en avril 1980.


Que reste-il de l'héritage de Matoub Lounès vingt ans après sa mort ? 


Il reste un répertoire unique tant pour sa qualité que pour la portée de ses engagements. Des chansons qui parlent des séquences les plus importantes de l’histoire contemporaine algérienne. 


On a parfois dit que Matoub Lounès divisait les Algériens entre eux… 


Effectivement, ses opposants lui ont reproché la virulence de ses propos et l’accusait de vouloir diviser les Algériens entre eux. Ce sont les mêmes qui s’opposaient aux revendications portées par les intellectuels et les artistes kabyles. De fait, ils poussaient Matoub au combat. 


Son assassinat reste une blessure importante tant en Algérie que pour la diaspora algérienne installée en France. Mais sa disparition n'a pas attristé uniquement la communauté algérienne. Ce sont toutes celles et tous ceux qui rêvent de paix, d’égalité et de liberté d’expression pour l’Algérie qui ont été touchés par sa mort. 


De qui Matoub Lounès se revendique-t-il ? 


Matoub Lounès puisait essentiellement son inspiration dans le bons sens et les traditions populaires transmises par sa mère qu’il adorait. Il était également très admiratif des artistes de l’exil comme Slimane Azem ou Hnifa.


C'est un artiste à part qui a décidé de tracer son proche chemin, inscrivant son œuvre dans les mobilisations de son temps, aidé par une vie artistique et intellectuelle algérienne très ancienne et très féconde en France.


Cette tradition de dissidence et de création fut un véritable tremplin pour Matoub le poète, faisant de lui au final l’héritier de cette tradition artistique et politique.


Propos recueillis par Nadir dendoune

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.