Moi président(e) … Amal Amélia Lakrafi : « Je supprimerai les niches fiscales qui n’ont pas fait leurs preuves »

Crédit : DR – Photo de fond STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
Députée des Français établis hors de France, experte en cybersécurité et entrepreneuse, Amélia Lakrafi défend une conception exigeante de la justice, fiscale, sociale et climatique. Marquée par une expérience personnelle de la discrimination à l’embauche, elle plaide pour que la loi ne reste pas lettre morte.
En bref
- Amélia Lakrafi défend l’évaluation obligatoire des niches fiscales tous les cinq ans et la suppression de celles dont l’utilité n’est pas démontrée.
- Elle propose des testings plus réguliers et obligatoires contre les discriminations à l’embauche, avec publication des résultats.
- Elle plaide pour une prise en compte des périodes de maternité et du temps partiel subi dans la durée de cotisation à la retraite.
- Sur le climat, elle défend une fiscalité qui taxe davantage les émissions liées aux choix et accompagne les personnes contraintes de polluer.
- Elle souhaite reconnaître le vote blanc et rendre le vote obligatoire aux élections professionnelles.
Quelle est la mesure la plus impopulaire que vous seriez prête à défendre si vous étiez candidate parce que vous la jugez indispensable pour rendre la France plus juste ?
L’évaluation obligatoire de toutes les niches fiscales tous les cinq ans, avec extinction automatique de celles qui ne font pas la preuve de leur utilité. Nous avons plus de 400 dispositifs dérogatoires pour environ 90 milliards d’euros par an, soit un quart des recettes fiscales nettes de l’État. Le plus étonnant, voire énervant, c’est qu’on ne sait pas toujours ce qu’ils coûtent. Le dispositif Dutreil, qui concerne les transmissions d’entreprises, était budgété à 500 millions d’euros par an entre 2011 et 2024, sans avoir été évalué au préalable. La première évaluation sérieuse, publiée en novembre 2025, l’a chiffrée à 5,5 milliards pour la seule année 2024, soit dix fois plus. C’est évidemment impopulaire : chaque niche a ses bénéficiaires. Ils sont organisés, ils sont légitimes et ils viendront se plaindre. Mais on ne peut pas demander un effort au pays entier sans regarder où part un quart de l’impôt. Ce n’est pas de l’austérité, c’est de la justice fiscale. Ce qu’on ne prend pas à l’un, on le prend à l’autre.
En outre, je suis pour qu’on travaille plus longtemps non en repoussant l’âge légal mais par le nombre de trimestres. Je préfère qu’on exige une durée de cotisation à celui qui a commencé à 20 ans plutôt qu’un âge couperet à celui qui a commencé à 30 ans. Mais allonger la durée de cotisation revient aussi à retarder le départ de celles et ceux qui ont eu des carrières hachées, parmi lesquels les femmes sont majoritaires. Il faut donc que les périodes de maternité et de temps partiel subi soient prises en compte.
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Les Français issus de l’immigration sont davantage confrontés au chômage, à la précarité ou aux discriminations. Comment y remédier ?
J’ai deux prénoms : Amélia et Amal. En 2007, j’ai envoyé 100 CV au nom d’Amal. Aucun rendez-vous. J’en ai envoyé 3 au nom d’Amélia. 3 rendez-vous. Même diplôme, même parcours, même personne. Je n’ai donc pas une opinion sur la discrimination à l’embauche, j’ai mon expérience. Ce qui me désole, c’est que rien n’a bougé. Publié en décembre dernier, le baromètre de la Défenseure des droits et de l’Organisation internationale du travail indique que 35 % des personnes interrogées déclarent avoir subi un traitement défavorable ou discriminatoire au cours des cinq dernières années. C’est dans la recherche d’emploi que les discriminations sont les plus violentes. Dix-neuf ans après mes 100 CV… La bonne nouvelle, c’est que cette expérience a aussi été l’un des moteurs de la création de mes entreprises.
La discrimination à l’embauche est un délit inscrit dans le Code pénal. Le problème est que la loi existe mais n’est pas appliquée. Je propose qu’on cesse d’attendre que les victimes portent plainte — ce qu’elles font très rarement — et qu’on inverse la logique : des testings plus réguliers et obligatoires, dont les résultats seraient rendus publics. Une entreprise supporte très bien une amende. Elle supporte beaucoup moins bien de voir son nom en accusation.
Quand un employeur ne peut pas corriger une erreur de recrutement, il embauche au signal le plus rassurant, et ça peut être un prénom qu’il connaît déjà. La rigidité ne protège pas ceux qui sont discriminés, elle les laisse dehors. Celui qui a un contrat est protégé ; celle qui s’appelle Amal n’entre jamais. Je suis donc pour qu’on rende la fin de contrat plus simple, à une condition : que la sanction de la discrimination, elle, soit réelle.
Quelle expérience récente vous a le plus confronté aux inégalités sociales en France ?
En mars 2025, je me suis présentée à la présidence de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie. Pendant la campagne, on me rapporte les propos de mon concurrent, qui ne voulait ni d’une femme ni d’une Arabe à ce poste.
J’ai gagné. Mais ce que je retiens, c’est qu’à ce stade d’un parcours — après avoir été députée, commandante de réserve citoyenne en cyberdéfense et cheffe d’entreprise —, il suffit encore de deux mots, dans une pièce, pour tenter de vous disqualifier. Et aucun de ces mots ne dit quoi que ce soit de vos compétences. On croit que ces choses-là se règlent avec le parcours, eh bien non…
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Comment concilier urgence climatique et justice sociale ?
En les traitant comme une seule question. D’après les chiffres du Citepa, l’empreinte carbone moyenne d’un adulte en France est de 8,5 tonnes de CO₂ par an, mais elle va de 3 à 83 tonnes. Les 10 % qui émettent le plus concentrent le quart des émissions du pays ; les 10 % qui émettent le moins, 5 %. Tout en haut, on émet beaucoup par choix : l’avion de loisir, la grande maison, la résidence secondaire. Tout en bas, on émet par contrainte : le chauffage au fioul dans un logement ancien, la voiture parce qu’il n’y a pas de train. Ces émissions ne relèvent pas des mêmes choix et n’appellent donc pas les mêmes politiques. Or, depuis quinze ans, nous avons taxé la contrainte tout en laissant les choix les plus polluants relativement épargnés. On a augmenté le prix du carburant de celui qui n’a pas d’alternative, pendant que le kérosène restait détaxé. Les gilets jaunes ne sont pas nés d’un refus de l’écologie, ils sont nés de ça. Donc : on taxe le choix, on accompagne la contrainte. Et on cesse d’annoncer une interdiction avant d’avoir financé la solution de remplacement. Une écologie qui arrive par l’interdit chez ceux qui n’ont pas le choix, c’est une écologie qui perd les élections et, avec elles, dix ans de climat. Donc non à l’écologie punitive. Oui à davantage d’investissements dans la recherche. Si cela peut nous aider à garder nos scientifiques et à en attirer de nouveaux, c’est encore mieux.
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Quel livre, quel film, quelle rencontre ou quel voyage a le plus changé votre regard sur la France ?
Le Code pénal ! Et pas pour la raison qu’on imagine. Ce que j’ai vécu avec mes 100 CV envoyés, ce n’est pas une injustice mais un délit. Article 225-2 : refuser d’embaucher quelqu’un à raison de son origine, c’est trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende. C’est écrit, noir sur blanc. Quand je dis qu’il faudrait lire ce livre avant d’entrer dans un pays, je ne veux pas dire : « Voilà les règles, pliez-vous-y. » C’est même l’inverse : la loi est d’abord ce qui vous protège. Notre problème n’est pas le manque de textes, mais le fait qu’on ne les applique pas. On a fait du Code un instrument d’autorité alors que c’est une promesse faite à chacun.
Dans un autre registre, il y a le film « De Gaulle ». Je suis sortie de la salle en aimant la France encore plus que quand j’y étais entrée, avec l’envie de remonter le temps et d’entrer dans la Résistance avec lui, la vraie. Je suis ensuite allée à Colombey-les-Deux-Églises voir sa maison et le mémorial. Je le conseille à tout le monde ! Je sais que ça surprend, étant née à Casablanca. C’est précisément pour ça que j’y tiens : on a voulu me faire croire qu’il fallait choisir entre les deux. J’ai choisi les deux.
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Quelle règle du jeu démocratique changeriez-vous en priorité ?
La reconnaissance du vote blanc et le vote obligatoire aux élections professionnelles. Un chiffre devrait tous nous alerter : lors du dernier scrutin de représentativité syndicale dans les très petites entreprises, la participation n’a atteint que 4,07 %, un niveau historiquement bas. Ensuite, on s’étonne que le dialogue social soit bloqué et que personne ne se sente engagé par ce qui s’y décide. Je ne dis pas ça contre les syndicats, au contraire. On leur demande de représenter des millions de salariés en leur donnant un scrutin auquel presque personne ne participe, puis on leur reproche de ne pas être représentatifs. Le problème n’est pas les syndicats, c’est le scrutin. Rendons le vote obligatoire sur le temps de travail et par voie électronique, et reconnaissons le vote blanc, pour que ceux qui le choisissent aient quand même une voix qui compte. Un corps intermédiaire fort ne s’obtient pas en lui tapant dessus mais en lui donnant une légitimité qu’on ne peut plus lui contester.
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Vos questions sur les propositions d’Amélia Lakrafi
Quelle réforme fiscale propose Amélia Lakrafi ?
Elle souhaite que toutes les niches fiscales soient évaluées tous les cinq ans et que celles qui ne démontrent pas leur utilité soient automatiquement supprimées.
Que propose-t-elle contre les discriminations à l’embauche ?
Elle défend des testings plus réguliers et obligatoires, dont les résultats seraient rendus publics, afin de mieux sanctionner les discriminations.
Quelle est sa position sur l’âge de la retraite ?
Elle préfère agir sur la durée de cotisation plutôt que repousser l’âge légal et souhaite prendre en compte les périodes de maternité et de temps partiel subi.
Comment veut-elle concilier écologie et justice sociale ?
Elle propose de taxer davantage les émissions liées aux choix individuels les plus polluants et d’accompagner les personnes qui polluent faute d’alternative.
Quelles règles démocratiques souhaite-t-elle changer ?
Elle souhaite reconnaître le vote blanc et rendre le vote obligatoire aux élections professionnelles, notamment par voie électronique et sur le temps de travail.
