Amina Zakhnouf : “Les transferts d’argent pourraient être plus productifs”

 Amina Zakhnouf : “Les transferts d’argent pourraient être plus productifs”

Amina Zakhnouf, fondatrice de Je M’engage pour l’Afrique (copyright Stanwell Consulting, Septembre 2019)

Que se cache t’il derrière les transferts d’argent ? Amina Zakhnouf, fondatrice et co-présidente de “Je M’engage pour l’Afrique” nous explique les transferts de fonds des diasporas, leurs conséquences et les pistes d’innovations.

Après le Sommet des financements africains, dans un ouvrage intitulé Contresens, 8 experts de l’association citoyenne de jeunes afro-optimistes, souhaitent apporter leurs contributions aux politiques publiques en Afrique. De la monnaie au rôle de l’Etat en passant par l’économie réelle, ils font des propositions originales sur les besoins africains. 

Le Courrier de l’Atlas : Le Covid-19 a t’il eu des conséquences sur les transferts d’argent ?

Amina Zakhnouf : On a pu observer une première crise assez complexe lors du 1er confinement. Les centres de transferts d’argent qui sont souvent des commerces de proximité, ont été considérés comme non essentiels. Cela a créé une crise de disponibilité des lieux pour transférer les fonds. Que ce soit en Europe ou en Afrique, cette situation a mis en situation de détresse de nombreuses personnes. De plus, la nature contracyclique des transferts n’a pas été tout à fait remplie. Quand ça va mal, quand les crises augmentent, il y a plus de transferts d’argent. Les gens vont mobiliser du capital d’urgence. Or, pendant le Covid-19, une bonne partie des gens qui ont l’habitude d’effectuer des transferts se sont retrouvés sans emploi ou dans des situations de crise et de précarité. Le bilan sur l’année reste positif tout de même. Quand les commerces ont pu rouvrir, il apparaissait une recrudescence immédiate des transferts de fonds. Selon la Banque Mondiale, les envois de fonds mondiaux culminent à 706 milliards de dollars en 2019. La baisse pour l’Afrique s’évalue à -8,8% en 2020 (44 milliards) et à -5,8% en 2021 (41 milliards de dollars).

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LCDA : Selon la Banque Mondiale, les envois de fonds représentent plus de 5% du PIB. Pour les Comores, cela monte même à plus de 20% du PIB. Les transferts d’argent sont-ils une mine d’or pour les pays en voie de développement ?

Amina Zakhnouf : Vous avez raison. Il s’agit d’une mine d’or mais très peu exploitée. Il existe des limites pour les Etats à travailler sur les transferts de fonds. Tout d’abord, de nombreux transferts de fonds se font de façon informelle, comme par exemple au Moyen-Orient ou en Afrique à travers des intermédiaires. On perd cette partie là. Au niveau des players privés (Western Union, Moneygram, Ria,..), l’Etat n’agit que très peu. Ils se font concurrencer par des challengers (Worldremit, Transferwize, etc..) qui ne jouent que sur la carte digitale. On a peu d’offres spécifiques d’Etats qui vont venir soutenir ces transferts. Enfin, ça reste du capital flottant. Même si ça augmente le pouvoir d’achat des personnes qui le reçoivent et s’inscrit dans l’économie réelle de ces pays, cela reste du capital d’urgence. Il n’est pas transformé en épargne par exemple. Les transferts de fonds pourraient être plus productifs. Ils ne génèrent pas de la croissance durable.

LCDA : Vous parlez de capital d’urgence pour les transferts d’argent. Peuvent-ils se transformer en investissement, pour l’Afrique par exemple ?

Amina Zakhnouf : Nous militons dans ce sens. Nous aimerions que ce capital flottant devienne un capital patient. Nous voulons inciter les diasporas à fructifier leur capital disponible dans des investissements locaux. Pour l’instant, c’est souvent dans l’investissement immobilier. Nous espérons que les Etats puissent réfléchir au fléchage des frais de gestion dans des projets d’investissement locaux et durables. Ce sont des modèles qui existent.

LCDA : Les diasporas ont-elles confiance dans les Etats pour gérer les transferts d’argent ?

Amina Zakhnouf : Au Mexique, on a pu observer un système, les hometown associations. Ces associations sont communales et n’appartiennent pas à l’Etat, entre Tijuana et Sacramento par exemple. Ces villes vont collaborer et ces acteurs de confiance vont gérer ces transferts. Elles créent des cagnottes pour venir en aide au quartier, aux projets locaux que ce soit à Tijuana et à Sacramento aussi.  On retrouve aussi par exemple ce genre de procédés dans les transferts entre Al Hoceima et Amsterdam. Il faut travailler sur une maille de confiance entre les partenaires.

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LCDA : Le coût du transfert est souvent élevé. Fin 2019, Remittance Prices Worldwide indiquait un cout moyen mondial de l’ordre de 6,82%. Pour l’Afrique, on est sur le taux le plus élevé du monde, proche de 9%. Comment peuvent évoluer ces coûts ? Le digital peut-il permettre de faire baisser les coûts ?

Amina Zakhnouf :  Les acteurs internationaux essaient de faire baisser ce taux. La force des transferts d’argent, c’est que la personne dépose à un coin de la planète et que la personne dans le pays d’origine récupère du cash. Certains acteurs passent par le mobile mais cela reste marginale encore. Pour que le mobile money devienne intéressant, il faudrait une bancarisation express. Or, elle est très faible en Afrique Subsaharienne (10% en 2017). La technologie existe mais l’Etat et la politique publique doivent s’aligner sur le modèle.

LCDA : Pourquoi considérez-vous les transferts d’argent comme un “cadeau empoisonné” ?

Amina Zakhnouf : Plus il y a de transferts d’argent et moins les Etats sont enclins à créer des institutions nationales solides ou à chercher des pratiques de développement. On peut par exemple retrouver cet état de fait dans le domaine de la santé ou des médicaments. Parmi les principales raisons de l’envoi de fonds, ce sont des biens essentiels que l’Etat devrait gérer. Cela va de la santé, médicaments mais aussi par exemple le chômage ou les coups durs sur des ménages. Une assurance pourrait par exemple prendre le relais plutôt que l’envoi d’argent rapide.

LCDA : Peut-il exister des nouveaux produits de transferts d’argent qui visent l’épargne ou l’assurance ?

Amina Zakhnouf : Le terrain de jeu dans le domaine est infini. Ca peut prendre la forme de tontine par exemple. Il existe des applications comme Yeeld qui permet de cumuler des petites sommes pour consolider de l’épargne. On pourrait le faire pour des investissements locaux dans des entreprises africaines. Revolut a commencé comme une néo banque et fait dorénavant de la crypto monnaie. Donc, tout est possible dans ce domaine. Il faut simplifier les cadres réglementaires des fintechs.

Yassir GUELZIM

Journaliste Print et web au Courrier de l'Atlas depuis 2017. Ancien de RFI, LCI, France Inter. Producteur et réalisateur (Arte Reportage, France24, France tv).