« Pour Sama » : Waad al-Kateab filme le quotidien sanglant des habitants d’Alep pour sa fille

 « Pour Sama » : Waad al-Kateab filme le quotidien sanglant des habitants d’Alep pour sa fille

« Pour Sama » de Waad al-Kateab et Edward Watts en salles à partir du 9 octobre 2019.


C'est un film rare, courageux et salutaire. « Pour Sama », réalisé par Waad al-Kateab et Edward Watts, primé cette année à Cannes où il a obtenu l'œil d'or, récompensant le meilleur film documentaire, sort dans les salles ce mercredi (9 octobre). Plus qu’un témoignage, il s’agit ici d’une œuvre historique. La communauté internationale ne pourra pas dire qu’elle ne savait pas qu’à Alep, des centaines de milliers de Syriens étaient massacrés et qu’elle a laissé faire. 


En 2011, commencent les premières manifestations contre le régime de Bachar el-Assad, Waad al-Kateab est alors à l’Université d’Alep où elle étudie le marketing. « J’ai pris ma caméra et j’ai commencé à filmer les soulèvements sans savoir ce que j'allais faire de ces vidéos.


Je voulais juste montrer une autre vérité que celle des journaux télévisés nationaux où les manifestants étaient systématiquement présentés comme des terroristes », nous a-t-elle expliqué fin septembre lors d’une avant-première à l’Utopia Saint-Ouen l’Aumône. 


Waad continue dans sa lancée et pendant cinq années, elle filme tout, plusieurs centaines d’heures d’images, racontant le quotidien sanglant des habitants d'Alep. Elle filme le bon et le moins bon. Le bon quand sa fille Sama vient au monde, ou quand un bébé mort-né revient à la vie grâce aux médecins de l'hôpital.


Waad a surtout filmé la tragédie, l'horreur, le drame, nécessaire pour faire comprendre au monde ce qu'Alep vit. « J'ai filmé pour supporter l’intolérable », avoue-t-elle.


L’intolérable est omniprésent : les bombes tantôt syriennes, tantôt russes s’abattent quotidiennement sur Alep, défigurant la ville, faisant des dizaines de milliers de victimes. L'intolérable est à chaque instant à l'hôpital où travaille son mari Hamza, où Waad finira par se réfugier avec sa fille, Sama qui n'est alors qu'un bébé.


L'intolérable ce sont ces parents en pleurs qui emmènent leurs enfants à l'hôpital déjà dans un état critique, des corps qui finissent, fautes de moyens, par s'entasser à même le sol. Waad nous dit qu’elle a aussi fait ce film pour Sama, sa première fille, « pour qu’elle comprenne pourquoi ses parents n’ont pas pu rester à Alep ». « Pour qu’elle connaisse son histoire ». 


Quand Alep est tombée aux mains du régime de Bachar avec l'aide des Russes en décembre 2016, Waad, Hamza et leur fille Sama sont contraints de fuir la Syrie. Ils sont aujourd'hui installés à Londres. « Je ne veux pas que Sama oublie qu’elle est née sous les bombes et qu’elle est une rescapée », souligne Waad.


Aujourd'hui, la jeune femme, tout juste 30 ans, sillonne le monde avec son film. A chaque début de rencontre avec le public, comme à Saint-Ouen L'Aumône, elle veut attirer l'attention sur un autre massacre qui a lieu en ce moment en Syrie, au nord du pays.« Cette fois-ci, c'est au tour d'Idleb d'être pilonnée dans l'indifférence ». 


« Pour Sama » de Waad al-Kateab et Edward Watts  en salles à partir du 9 octobre 2019.

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.