« La France se grandirait en libérant Georges Ibrahim Abdallah », Yves Bonnet, ancien patron de la DST

 « La France se grandirait en libérant Georges Ibrahim Abdallah », Yves Bonnet, ancien patron de la DST

Yves Bonnet ancien patron de la DST de France. JACQUES DEMARTHON / AFP


 


Pour comprendre l'affaire Georges Ibrahim Abdallah, il faut faire un retour en arrière. En 1982, nous sommes en pleine guerre du Liban. Le 18 janvier, le lieutenant-colonel Ray, l'attaché militaire adjoint des Etats-Unis en France, meurt à Paris, tué par les Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL). Le 3 avril, c'est au tour de Yacov Barsimentov, diplomate israélien, de succomber aux balles des FARL. 


 


Pour les FARL, qui se revendiquent comme un mouvement de résistance, les deux diplomates ne sont que deux officiers de renseignement d'armées d'occupation au Liban. Il s'agit donc pour eux d'assassinats politiques et non d'actes terroristes.



Arrêté à Paris en 1984, Georges Ibrahim Abdallah, considéré comme le chef présumé des FARL, est condamné à perpétuité, mais sans peine de sûreté, pour « complicité d'assassinats ». Il vient d'entamer sa 32e année de détention. Il est libérable depuis 1999. 



A deux reprises, la justice française a estimé qu'il pouvait sortir de prison mais à chaque fois, l'état français s'y est opposé. Le plus vieux prisonnier politique en France, purge sa peine à la prison de Lannemezan, au sud de Toulouse, bien loin de Paris, où sa détention deviendrait un peu moins facile à gérer pour les autorités françaises.



A l'époque des faits, Yves Bonnet (ancien député UDF et ancien préfet), est le patron de la DST (services de renseignement intérieur). C'est lui qui arrêtera Georges Ibrahim Abdallah. C'est lui aujourd'hui qui demande qu'il soit libéré. Il a accepté de répondre sans détour à nos questions. 


 


LCDL : Pourquoi demandez-vous  la libération de Georges Ibrahim Abdallah ? 



Yves Bonnet : M. Abdallah a largement purgé sa peine. Selon la loi française, il est tout de même libérable depuis 1999. D'autant plus qu'il ne représente plus aucun danger, qu'il est prêt à retourner directement chez lui et que le Liban est prêt à l'accueillir. Trouvez-vous normal qu'il soit toujours en prison quand d'autres, qui ont commis des crimes atroces et qui ont été arrêtés, beaucoup plus tard que lui, soient déjà dehors ?


Comme par exemple l'assassin de Chapour Baktiar, qui a décapité au début des années 90, l'ancien Premier ministre iranien au couteau, avant de lui couper les mains. Après avoir passé moins de 20 ans en prison, il a été libéré. On pourrait également parler de la libération de Maurice Papon… La France se grandirait en arrêtant de s'acharner sur Georges Ibrahim Abdallah, et en le laissant sortir. 


Ce qu'il est important de rappeler c'est que les faits se sont produits en pleine guerre du Liban,juste après les massacres de Sabra et Chatila dont les coupables n'ont jamais été punis. Donc pour moi, même si je ne cautionne pas ces deux meurtres, je trouve que les FARL avaient le droit de revendiquer ces assassinats comme des actes de résistance. Les deux victimes n'étaient pas des civils mais des agents des services de renseignement. Le premier était du Mossad, l'autre de la CIA. Le mossad a assassiné pas mal de gens. Quand à la CIA, c'est un vrai feu d'artifice..





Surtout que pour l'une des deux affaires, la culpabilité de Georges Ibrahim Abdallah est tout à fait écartée…


Oui et il n'y a aucun doute là-dessus. Le fils de Yacov Barsimentov, l'agent israélien, se trouvait sur les lieux au moment de l'assassinat. Dans ses déclarations, il dit qu'il a vu une femme et non un homme abattre son père. M. Abdallah est donc innocent de ce meurtre à moins qu'il ne soit un travesti ! C'était même devenu un élément de raillerie à la DST puisque le fils du diplomate avait décrit l'assassin comme une femme ayant un "gros cul"… Nous avons fini par identifier cette personne: une certaine Jacqueline E. qui a fini par fuir au Liban, du côté de Tripoli.  


 


Vous racontez aussi que Georges Ibrahim Abdallah n'a pas été arrêté initialement pour ces deux meurtres ? 


Oui. Au départ, nous ne savons pas qui il est. Mais en garde à vue, nous l'identifions comme le chef des Fractions armées révolutionnaires libanaises, un groupe marxiste pro-palestinien. Mais nous n'avons rien de sérieux contre lui, juste une histoire de faux papiers, de détention d'armes et d'explosifs…


Au Liban, les FARL enlèvent Gilles Sidney Peyroles, le directeur du centre culturel français de Tripoli et demande à ce qu'on l'échange avec Georges Ibrahim Abdallah. J'accepte le deal.  Malheureusement pour Georges Ibrahim Abdallah, on trouve, dans le même temps, dans une planque des FARL l'arme qui a servi à tuer les deux diplomates. Donc, le deal tombe à l'eau.


L'Algérie s'était beaucoup investie dans ce dossier. Je leur avais donné ma parole. Au final, les hommes politiques français m'ont lâché et Georges Ibrahim Abdallah est toujours en prison 32 ans plus tard. 


 


Comment expliquez-vous donc un tel acharnement ? 


Ce n'est pas difficile à comprendre. La France se plie aux exigences des États-Unis et d'Israël. A chaque fois qu'une décision de justice a été prise en faveur de M. Abdallah, ces deux pays ont mis leur droit de veto pour qu'il ne sorte pas. Georges Ibrahim Abdallah n'a plus rien à faire en prison. C'est dégueulasse de le maintenir en détention.   


 


Justement, seriez-vous prêt à rencontrer Georges Ibrahim Abdallah ?


Si un jour on me le propose, pourquoi pas. Mais bon, je ne suis  pas certain que M. Abdallah serait prêt à me recevoir : je l'ai quand même envoyé en prison. 


 


Propos recueillis par Nadir Dendoune

Avatar photo

Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.