« Le FN, en devenant le premier parti, casse le bipartisme de la vie politique française », René Monzat spécialiste de l’extrême droite.

 « Le FN, en devenant le premier parti, casse le bipartisme de la vie politique française », René Monzat spécialiste de l’extrême droite.

René Monzat spécialiste de l’extrême droite.


 


René Monzat travaille sur les courants d'extrême droite européens. Il avait publié en 2004 "Les voleurs d'avenir – Pourquoi l'extrême droite peut avoir de beaux jours devant elle". Il nous livre une analyse en profondeur du vote FN aux dernières élections régionales. 


 


Le résultat du FN est-il une victoire ou une défaite pour Marine Le Pen ?


Réunir près de 7 millions de voix (6,8), soit 28% des suffrages exprimés est incontestablement une victoire pour le Front national qui n’avait jamais obtenu de tels résultats. Il a gagné des voix entre les deux tours dans toutes les régions sauf en Ile-de-France et en Corse. Il étend son assise là où il était faible, la renforce là où il était fort.


Le Front national apparaît ainsi comme une force en expansion depuis 30 ans : les présidentielles de 2012 (6,4 M), les européennes de 2014 (4,7 M), les départementales de 2015 (5,1 M)  constituaient des records en nombre de voix. Le FN multiplie également le nombre de ses conseillers régionaux élus en France métropolitaine. 


Néanmoins, le nombre croissant d’élus du FN reste bien en deçà du poids électoral de ce parti, du fait des règles électorales et des jeux d’alliances qui le pénalisent fortement aujourd’hui.


 


Le FN peut-il arriver au pouvoir ? 


En France, l’extrême droite prétend accéder au pouvoir, avant tout, pour transformer le pays et la société. Le FN a dicté sa loi en imprégnant la campagne électorale de ses thématiques. Le Front national, en devenant le premier parti par le nombre de voix, casse le bipartisme de la vie politique française.


Droite et gauche se sont rassemblés contre le Front national. C’est ici que réside à mes yeux le pire danger : dans les régions Nord et PACA le choc a opposé un groupe LR-PS au FN. Le bipartisme ancien est donc mort et le FN devient « l’opposition ». Si cette configuration LRPS contre FN se pérennise et s’étend, cela implique que le pôle FN arrivera forcément au pouvoir.


Il deviendrait alors un instrument que les électeurs se serviraient  pour congédier les équipes en place. Le fait d’avoir raté la conquête des deux ou trois régions à leur portée constitue une déception réelle pour les équipes locales du FN, mais elle ne sera pas vécue comme une défaite, ni par le parti, ni par son électorat. Les deux sont convaincus que si ce n’est pas maintenant ce sera le coup suivant.


 


Quelles sont les causes de cette montée en puissance ?


Je crois que  les résultats électoraux du FN ne font que refléter une évolution plus globale de la société.  L'idée se répand que si nous restons entre Français de souche sans immigrés ni intervention de Bruxelles, alors les choses pourraient redevenir comme avant.


Les idées d'une partie de la droite non "identitaire", perdent du terrain dans les esprits, face à celles de la droite identitaire, mais plaisent de plus en plus à la social-démocratie. D'ailleurs, Valls ou Macron semblent croire que tous les problèmes économiques du pays vont se résorber si les entreprises peuvent réaliser plus de profits.


Enfin, la "vraie gauche", comme on l'appelle, est en  train d'exploser,  avec les libéraux d'un côté qui sont au pouvoir et ceux qui basculent vers une vision identitaire via les discours utra-laïcs. Il en résulte de fait d'un basculement de l'électorat populaire de gauche vers l’abstention ou, pour d'autres vers le vote FN. 


 


Le vote FN a-t-il progressé dans les quartiers populaires ? Parmi la population immigrée? 


On ne dispose pas de données fiables sur ce point au lendemain du scrutin. Mais on peut tout de même répondre par l'affirmatif dans les deux cas puisque les scores du FN augmentent dans les couches populaires et que les enfants d’immigrés votent, comme les autres, en fonction de leur situation sociale. Et certains sont donc sensibles aux thématiques propres au FN (chômage, insécurité, absence de volonté politique).


Cela ne veut pas dire qu'ils vont voter FN. Le vote FN reste spécifique aux couches populaires « blanches », même si le nombre de descendants d’immigrés votant FN a augmenté. Car le vote FN signifie en particulier « Je ne suis pas un immigré », « les immigrés nous empêchent de rester nous-mêmes » et « Nous devrions vivre entre Français de souche et expulser les basanés pour retrouver la tranquillité, le plein emploi, une école qui fonctionne bien etc.». 


 


Comment enrayer la progression du Front national ?


Il n’y a pas de recette miracle.Une mobilisation, rassemblant sur des objectifs précis pour changer les choses, une politique d’emploi passant par une réduction massive du temps de travail peuvent inverser la tendance. C'est surtout en gagnant la guerre culturelle.


La gauche a un grand rôle à jouer : elle ne peut pas laisser se renforcer des divisions ethniques ou religieuses au sein des couches populaires, car ce faisant elle creuse sa propre tombe. C’est en menant la guerre à la misère, aux discriminations, aux inégalités qu’on dissout les peurs et les méfiances mutuelles au sein des couches populaires qui sont l’enjeu de la bataille. 


Si il y a identité française, elle est là dans ce peuple qui s’est toujours construit largement avec des travailleurset de leurs familles venus d’autres continents, d'autres pays, d’autres régions, d’autres villes. L’identité ne s'est jamais faite  dans l’exclusion. 


Propos recueillis par Nadir Dendoune

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.